Un terrain de football, des joueurs en plein mouvement, et tout autour, des immeubles éventrés. Il y a quelques semaines, cette photographie a fait l’objet d’un bras de fer inattendu à Deauville. Samedi 10 octobre, elle a trouvé à Bayeux un tout autre écho : son auteur, le photographe palestinien Jehad Alshrafi, de l’agence Associated Press, a reçu le prix jeune reporter photo de la 33ᵉ édition du Prix Bayeux Calvados-Normandie des correspondants de guerre, pour sa série Endless War and Devastation in Gaza.
Une image retirée en plein festival
Tout commence en août 2026, lors d’un festival de photographie sportive organisé à Deauville. Le cliché d’Alshrafi, qui montre des footballeurs sur un terrain cerné de ruines à Gaza, y est exposé. Mais il ne reste pas longtemps accroché : à la suite d’une demande formulée sur Instagram par un influenceur pro-israélien, la photographie est retirée.
La décision de la mairie déclenche aussitôt une controverse. Sur le fond, une question : une image de guerre a-t-elle sa place dans une manifestation culturelle consacrée au sport ? Et qui décide de ce qui peut, ou non, être montré au public ?
La justice ordonne le réaffichage
L’affaire ne s’arrête pas là. Saisi du dossier, le tribunal administratif de Caen ordonne à la municipalité de réafficher la photographie. De son côté, la mairie dément avoir cédé à la moindre pression, et maintient que sa décision n’était pas liée à la demande de l’influenceur.
Le feuilleton judiciaire aura donc fait de ce cliché, pris à plusieurs milliers de kilomètres de la côte normande, un objet de débat public bien au-delà du cercle des amateurs de photo.
La photo qui dérangeait Deauville sacrée à Bayeux
C’est dans ce contexte que la distinction décernée à Jehad Alshrafi prend toute sa résonance. Le jury international, présidé par la journaliste de la BBC Lyse Doucet, a récompensé non pas une photo isolée, mais l’ensemble d’un travail consacré aux destructions provoquées par la guerre à Gaza.
Rien, dans le palmarès, n’indique que le jury ait voulu répondre à la polémique de Deauville : rien non plus ne permet de l’affirmer. Mais la coïncidence est frappante, et elle donne à la soirée une dimension symbolique que personne n’a manqué de relever : la même image, écartée d’un côté de la Normandie, est saluée de l’autre.
La bataille des images
Au-delà du cas d’espèce, l’épisode rappelle que la guerre se joue aussi dans la manière dont on regarde ses images. À Gaza, où l’accès des journalistes étrangers reste très limité, les photographes palestiniens sont souvent les seuls à pouvoir documenter les destructions, les déplacements de population et le quotidien des civils. Leurs clichés sont donc, pour beaucoup, la seule fenêtre ouverte sur le terrain.
C’est précisément ce que soulignait la soirée de Bayeux, où d’autres journalistes palestiniens ont été distingués : Mahmoud Abu Hamda, double lauréat du prix photo du jury et du prix du public, et Anas Baba, de NPR, récompensé dans la catégorie radio.
« J’ai été très impressionnée par le sérieux des membres du jury et par la conscience qu’ils avaient de leurs responsabilités. Tous venaient d’horizons très différents : certains de la presse écrite, d’autres de la photographie, de la télévision ou encore de la radio. Cette diversité de parcours et de regards nous a permis d’examiner chaque catégorie sous de nombreux angles et d’en apprécier toutes les nuances » souligne Lyse Doucet, présidente du jury international.
Reste la question que Deauville a mise sur la table, et que la justice a en partie tranchée : dans l’espace public, jusqu’où peut-on écarter la souffrance des civils sous prétexte qu’elle dérange ? À Bayeux, en tout cas, la réponse a pris la forme d’un trophée.







































































