Futurs journalistes indignés et pétition pour l’interdiction d’un média

, par redaction@clubdelapressenpdc.fr

A la veille de la mobilisation du 31 octobre, un sondage CSA nous apprenait que 79% des Français sont favorables à l’autodéfense des commerçants. Les actions des casseurs, lors des manifestations précédentes, le 17 octobre, ont fait leurs effets. Mais, la précision est importante, ce sondage CSA a été commandé par Europe 1, CNews et le JDD, autrement dit trois médias du puissant groupe Bolloré.

Cela nous mène vers deux éléments essentiels qui ont émergé ces dernières semaines. Le premier porte sur cette tribune signée par 780 étudiants en journalisme qui critiquent le traitement, par certains médias, des mobilisations lycéennes et étudiantes. Les signataires sont issus de 15 écoles de journalisme en France.
Parue dans l’Humanité du 16 octobre, cette tribune est intitulée « Nous ne voulons pas de ce journalisme ». Elle commence ainsi :
« Dans le contexte du mouvement social lycéen actuel d’ampleur, nous, étudiantes et étudiants en école de journalisme, soutenons les revendications sociales de l’Union Étudiante dans sa pétition lancée le 5 octobre 2026, qui a récolté à ce jour 75 000 signatures.
Nous dénonçons la couverture médiatique actuelle du mouvement lycéen par une grande partie des médias. Nous l’estimons intolérable. Les revendications lycéennes se retrouvent invisibilisées par des lignes éditoriales sensationnalistes et orientées. »

Un texte lourd de sens

La pétition à laquelle fait référence cette tribune, qui recueillait plus de 91 000 signataires au 21 octobre, rappelle précisément les revendications des lycéens et les raisons du mouvement. C’est bien sur ce point que les reproches des étudiants en journalisme portent tout leur poids. Ces derniers accusent « certains grands médias » de s’être concentrés sur « les incidents provoqués par des ’’individus extérieurs’’ au détriment des ’’violences policières’’ » et des revendications du mouvement. L’Observatoire des médias Acrimed, qui a également publié la tribune, relève que « entre le 28 septembre et le 1er octobre 2026, les JT de France 2 (ceux de 13h et 20h) ont consacré seulement 11 sujets aux mobilisations lycéennes : 75% du temps des sujets abordaient la dégradation matérielle, 8% les revendications et seulement 3% concernaient les violences policières, soit 47 secondes d’antenne... »

Le texte des étudiants en journalisme est lourd de sens. Il dénonce une « manipulation sémantique » là où « on nous apprend que les mots servent d’abord à présenter les faits. » Il rappelle les enjeux déontologiques de la profession de journaliste, il souligne la nécessité de « comprendre la complexité d’un mouvement social », il remet en lumière le journalisme comme contre-pouvoir et l’information comme bien commun. Surtout, cette tribune appelle à ne pas oublier que « l’essor de la presse prend ses racines en pleine Révolution Française, en suivant l’idée républicaine : par le peuple, pour le peuple. »

Est-elle ou sera-t-elle vraiment entendue ? L’initiative de ces futurs journalistes est assurément saine, essentielle et fort louable. On ne peut que comprendre leur inquiétude face à l’avenir qui se profile pour l’information et son traitement, face aux dérives qui ne sont pas nouvelles mais qui se développent, face à la complexité des réseaux sociaux, face à l’intelligence artificielle, face aux promesses de ces candidats à l’élection présidentielle de privatiser le service public de l’audiovisuel. La liste est longue.

CNews : Censure ou liberté d’expression ?

Vient alors le second événement touchant la vie des médias, ces dernières semaines. La pétition lancée récemment sur le site de l’Assemblée nationale appelant à la suppression de la chaîne CNews de l’audiovisuel français atteint le seuil des 700 000 signatures. C’est plus qu’il n’en faut pour organiser un débat au sein de l’hémicycle. La décision n’est pas prise au moment où ces lignes sont écrites et on sait qu’une commission doit maintenant décider si cette demande sera examinée ou classée. La réponse était attendue ce 3 novembre.
Mais là n’est pas la question. Celle qui se pose est simple : faut-il interdire CNews ? Est-il opportun et judicieux d’interdire cette chaîne ? Ce média, ses chroniqueurs et polémistes sont odieux. Ils diffusent une pensée nauséabonde, fascisante et, ce faisant, ils contribuent à inciter à la haine et à la division. Mais, outre le fait que mettre un terme à l’existence de la chaîne contribuerait à victimiser ses équipes et les citoyens qui la défendent, un effacement ne résoudrait rien. L’extrême droite aura toujours les moyens de s’exprimer et de propager ses idées. CNews n’est pas un cas isolé. Tous les médias de la sphère Bolloré sont aussi odieux. Et la sphère Bolloré n’est elle non plus pas unique en son genre.

Qu’est-il en définitive le plus insupportable ? Céder à la censure ou respecter la liberté d’expression ?Supprimer autoritairement CNews ne serait rien d’autre que de la censure, comme on a par exemple censuré RT et Sputnik en 2022, sur l’initiative d’ Ursula von der Leyen, comme on a, ailleurs, censuré Al Jazeera). Le respect total de la liberté d’expression est certes difficile, surtout lorsque l’on a bien conscience que CNews abuse de sa propre liberté.

« Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à ma mort pour que vous ayez le droit de le dire ». Attribuée à Voltaire, cette phrase est belle mais trouve ses limites. Que faire de ceux qui sont ennemis de nos libertés et qui contreviennent sciemment à nos valeurs républicaines ?

Débat et confrontation, Pierre Dac contre Philippe Henriot

Le débat et la confrontation sont certainement parmi les meilleures réponses. Durant la seconde guerre mondiale, le résistant André Isaac, qui sera connu plus tard sous le nom du célèbre humoriste français Pierre Dac, avait rejoint Radio Londres qui diffusait l’émission « Les Français parlent aux Français ». De l’autre côté, Radio Paris mentait et était allemande. Avec ses émissions et chroniques, Pierre Dac s’est opposé au collaborateur et secrétaire d’Etat à l’Information et à la Propagande de Vichy, Philippe Henriot. On ne pouvait bien-sûr interdire Radio Paris avant la Libération. Les deux hommes se sont confrontés par les ondes. On sait qui l’a emporté, et avec quel panache.

CNews, Europe 1, le JDD et bien d’autres sont des médias d’extrême droite et un danger pour notre démocratie et nos libertés. Il faut les combattre avec les armes de la liberté d’expression. Nous verrons, dans une prochaine Carte Blanche, comment on peut faire écho au rappel des 780 étudiants en journalisme quand ils en appellent aux enseignements de la Révolution française et à l’idée républicaine.

Par : Philippe Allienne, Président du Club de la Presse Hauts-de-France


 

 

 

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