« Ils nous ont tués. » Par ces quelques mots, la rédaction de Novaïa Gazeta a annoncé, vendredi 30 octobre 2026, qu’elle mettait fin à ses activités. Ce n’est pas seulement un titre de presse qui s’éteint : c’est l’un des derniers espaces de journalisme indépendant du pays qui se referme.
Un bastion du journalisme d’investigation
Fondé en 1993 avec le soutien de Mikhaïl Gorbatchev, Novaïa Gazeta s’était imposé comme une référence. Ses reporters ont enquêté sur la corruption des élites politiques, sur les crimes de l’armée russe, sur les activités du groupe Wagner et sur les persécutions visant les homosexuels en Tchétchénie. Autant de sujets que le pouvoir préfère ne pas voir exposés, et que le journal a pourtant traités sans relâche.
Cette liberté de ton avait un prix. Depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022, les difficultés se sont accumulées : le journal a dû cesser sa publication papier dès mars 2022 et poursuivre en ligne.
Un étau qui se resserre
La fin de Novaïa Gazeta n’a rien d’un accident. Elle est l’aboutissement d’une série de pressions :
en septembre 2026, le journal est classé « agent de l’étranger », statut qui impose de lourdes contraintes administratives ;
la rédaction reçoit un avis d’expulsion de ses locaux historiques à Moscou ;
son système de collecte de dons est bloqué, ce qui la prive de ressources financières ;
mi-octobre, le domicile du rédacteur en chef, Sergueï Sokolov, est perquisitionné et celui-ci est arrêté ;
le journaliste Oleg Roldouguine est assigné à résidence dans l’attente de son procès et risque jusqu’à six ans de prison.
Pour Sergueï Sokolov, le message est clair : les autorités ont délibérément organisé la disparition du journal.
Informer au péril de sa vie
L’histoire de Novaïa Gazeta est aussi une histoire de deuil. Depuis sa création, six de ses journalistes ou collaborateurs ont été tués en raison de leur engagement. Parmi eux, Anna Politkovskaïa, connue pour ses enquêtes sur les crimes commis en Tchétchénie, assassinée par balles à Moscou en 2006. Son destin rappelle ce que peut coûter, en Russie, le fait de poser des questions dérangeantes.
Pourquoi la liberté de la presse est en jeu
Derrière le sort d’une rédaction, c’est un principe fondamental qui est menacé. La liberté de la presse permet de révéler les abus de pouvoir, de dénoncer les injustices et de donner la parole à ceux qu’on n’entend pas. Elle est aussi la condition d’un débat démocratique sain : sans informations fiables et indépendantes, les citoyens ne peuvent pas se forger une opinion libre et éclairée.
Faire taire un journal comme Novaïa Gazeta, c’est donc priver tout un pays d’une partie de ce qu’il a le droit de savoir. Dmitri Mouratov, ancien rédacteur en chef et colauréat du prix Nobel de la paix 2021, y voit l’effet d’une vaste campagne du Kremlin contre les voix indépendantes. Reporters sans frontières, de son côté, a salué en Novaïa Gazeta un symbole du journalisme libre, pluraliste et indépendant.
Une leçon qui dépasse la Russie
Le journal s’apprête à publier un dernier numéro. Une page de l’histoire de la presse indépendante russe se tourne, mais son héritage reste : trente-trois ans de révélations et de combats pour la liberté d’expression.
Cette fermeture rappelle surtout que la liberté de la presse n’est jamais acquise. Elle doit être défendue face à la censure, aux intimidations et aux pressions politiques, car sans journalistes libres, il devient plus difficile de demander des comptes aux dirigeants et de défendre les droits fondamentaux.
Par Faouzia AA









































































