Une crise qui s’étend à tous les métiers de la presse
Si les difficultés économiques des médias ne datent pas d’hier, les représentants de la profession estiment que la situation a franchi un nouveau cap. Selon les syndicats, 638 suppressions de postes ont été annoncées depuis mars 2026 dans différents groupes de presse.
« Cela touche l’ensemble des métiers, pas seulement les journalistes », souligne Agnès Briançon, du Syndicat national des journalistes (SNJ). Les réductions d’effectifs concernent également les imprimeries, les services administratifs, les régies publicitaires et les fonctions techniques.
Les exemples se multiplient. Plusieurs groupes majeurs du paysage médiatique français sont engagés dans des restructurations : Prisma Media (Géo, Capital, Femme Actuelle, Voici), Centre France (La Montagne, Le Populaire du Centre), Bayard (La Croix) ou encore Marie Claire. Chez Prisma Media, jusqu’à 279 suppressions de postes sont envisagées, soit près de 40 % des effectifs.
Le groupe EBRA, propriété du Crédit Mutuel et éditeur de neuf quotidiens régionaux, dont L’Est Républicain et Le Progrès, devrait lui aussi annoncer de nouvelles mesures lors d’un comité social et économique prévu le 22 juin dans le cadre d’un nouveau plan stratégique.
« Nous assistons à une véritable avalanche de plans sociaux », résume Agnès Briançon.
Un modèle économique sous pression
Au-delà des restructurations, c’est l’ensemble du modèle économique de la presse qui est remis en question. Pour le sociologue des médias Jean-Marie Charon, le secteur subit depuis plusieurs années un puissant « effet ciseaux ».
« D’un côté, les lecteurs sont de moins en moins nombreux à accepter de payer pour accéder à l’information. De l’autre, les revenus publicitaires, longtemps pilier du financement des médias, se concentrent désormais entre les mains des grandes plateformes numériques. » déclare t-il aux journaliste du site d’information Actu.fr
Cette évolution inquiète également les autorités de régulation. Le président de l’Arcom, Martin Ajdari, a récemment alerté sur « l’effondrement du modèle économique des producteurs d’information ». Selon lui, la part du marché publicitaire détenue par la presse, la radio et la télévision est passée de 50 % en 2019 à un niveau qui pourrait tomber à 20 % d’ici 2030.
La transition numérique, bien qu’engagée depuis plusieurs années, ne profite pas à tous les acteurs de la même manière. Certains titres nationaux, à l’image du Monde, ont réussi à développer des modèles d’abonnement solides. En revanche, la presse quotidienne régionale peine davantage à compenser la baisse continue de ses ventes papier.
L’intelligence artificielle au cœur des inquiétudes
La montée en puissance de l’intelligence artificielle constitue l’autre grande source de préoccupation des professionnels du secteur. Les syndicats réclament un encadrement strict de ces technologies et refusent qu’elles servent de justification à la suppression d’emplois.
Le cas du groupe Infopro Digital a particulièrement marqué les esprits. Début mai, les représentants du personnel ont dénoncé un projet prévoyant la suppression des 19 postes de secrétaires de rédaction au sein des différents titres du groupe, parmi lesquels Le Moniteur et L’Usine Nouvelle. Ces fonctions seraient remplacées par cinq « chefs d’édition » assistés par des outils d’intelligence artificielle.
Pour les syndicats, il s’agit du premier plan social directement lié à l’IA générative dans le secteur de la presse française.
Les inquiétudes dépassent toutefois la seule question de l’emploi. De nombreux éditeurs dénoncent également l’utilisation de leurs contenus par les entreprises spécialisées dans l’intelligence artificielle. Début juin, lors d’un congrès international des médias organisé à Marseille, Arthur Gregg Sulzberger, président du New York Times, a accusé les acteurs de l’IA de se livrer à un « vol effronté de propriété intellectuelle ».
En France, les éditeurs ont déjà obtenu plusieurs avancées grâce au mécanisme des droits voisins, qui impose aux plateformes numériques de rémunérer l’utilisation des contenus de presse. Certains groupes ont cependant choisi la voie de la coopération en concluant des accords avec des entreprises spécialisées dans l’IA, notamment OpenAI, Perplexity ou encore Meta.
Les syndicats dénoncent l’inaction des pouvoirs publics
Cette journée de mobilisation revêt également une dimension politique. Les organisations syndicales reprochent au gouvernement son manque d’engagement près de deux ans après les États généraux de l’information, dont les conclusions n’ont toujours pas débouché sur des mesures législatives concrètes.
« Ce n’est plus seulement une crise économique avec des dégâts sociaux, mais une menace démocratique », estime Élise Descamps, secrétaire générale de la CFDT-Journalistes.
Même tonalité du côté du SNJ-CGT. « L’État nous a complètement abandonnés », regrette Emmanuel Vire, membre du bureau national du syndicat.
Le cortège parisien doit rejoindre le ministère de la Culture à la mi-journée. À travers cette mobilisation, journalistes, techniciens, ouvriers du livre et salariés des médias entendent rappeler qu’au-delà des suppressions d’emplois, c’est la capacité de la presse à remplir sa mission d’information qui est aujourd’hui en jeu.
Par : Juliette Carlier







































































