Sale temps sur la proximité

, par faouziaclub@gmail.com

Il y a des disparitions qui font du bruit. Et d’autres qui s’installent dans un silence discret..
Dans les Hauts-de-France, le paysage des médias de proximité est en train de se rétrécir à une vitesse inquiétante.

En janvier, Wéo a éteint ses écrans après dix-sept années d’existence. Une chaîne profondément ancrée dans son territoire, qui revendiquait plus d’un million de téléspectateurs, a disparu faute de modèle économique et de financements suffisants. 

Les chaînes BFM Grand Lille et BFM Grand Littoral sont aujourd’hui à vendre, comme l’ensemble du réseau des neuf télévisions locales de BFM. Leur propriétaire, CMA Media, dit lui-même ne plus trouver de modèle économique viable. 

Pour la PQR, la Voix du Nord a consacré le 30 août dernier un large dossier « La Presse face à ses défis » qui faisait état de ses difficultés face aux réseaux sociaux et l’IA.

Et le service public n’est pas épargné.

À France Télévisions, le budget 2026 impose un effort historique de 140 millions d’euros. Dans le réseau régional, les organisations syndicales font état de dizaines d’emplois supprimés, de programmes réduits et d’un recours accru aux mutualisations. 

À Radio France également, le réseau ICI (ex France Bleu) travaille sous contrainte. Dès 2025, 35 des 44 antennes locales avaient publiquement alerté leur direction sur une centralisation croissante et sur le risque d’une proximité affaiblie. Près de 700 salariés avaient signé ces textes. 

Je connais bien ce réseau. Après avoir dirigé les antennes de Besançon, Pays Basque, St Etienne Loire et enfin ICI Nord pendant 6 ans, J’en connais les équipes, les forces, les faiblesses et surtout l’incroyable attachement des auditeurs à leur radio. Une radio qui s’est d’abord appelée Fréquence Nord, puis France Bleu Nord avant d’être rebaptisée ICI Nord.

La situation actuelle est donc inquiétante.
Derrière des mots devenus incontournables — transformation, mutualisation, numérique, streaming, synergies — se cache une question beaucoup plus simple :
avec qui fera-t-on demain de la vraie proximité ?
On peut changer les organisations. On peut transformer les métiers. Il serait absurde de nier la révolution des usages et la nécessité pour les médias locaux d’aller chercher leurs publics sur les plateformes et les réseaux sociaux.

Mais le numérique n’abolit pas une réalité élémentaire : pour raconter un territoire, il faut être sur le territoire.
Il faut des journalistes et des animateurs qui connaissent ses élus, ses associations, ses entreprises, ses quartiers. Des reporters capables de partir immédiatement lorsqu’une usine ferme, lorsqu’une commune est inondée, lorsqu’une manifestation éclate ou lorsqu’un événement heureux rassemble toute une population.
La proximité n’est pas un format ou une intention, C’est une présence. Et cette présence a un coût…

Mais réduire la crise des médias régionaux à une question d’effectifs, ce n’est pas suffisant. Ce qui est en jeu, c’est aussi leur autonomie. Une rédaction régionale ne peut pas être seulement le relai local d’une stratégie nationale. Elle doit pouvoir choisir ses priorités, expérimenter, innover et adapter son offre aux réalités de son territoire et répondre aux attentes de ses habitants. La proximité n’est pas un format éditorial, c’est un mode de gouvernance. Elle suppose de la confiance, de la responsabilité et une véritable capacité de décision au plus près du terrain.

Il ne s’agit pas ici de défendre le statut quo ni de refuser les transformations nécessaires. Il s’agit au contraire d’inventer un nouveau modèle de proximité capable de conjuguer puissance du numérique, maîtrise des coûts et véritable autonomie des territoires.

À l’heure où s’ouvre une nouvelle séquence politique, cette interrogation dépasse largement le monde des médias. Elle touche notre conception de la démocratie. Défendre la parole des territoires, ce n’est donc pas seulement réclamer davantage de moyens pour le principe, c’est aussi défendre une organisation plus décentralisée, plus responsable et plus ambitieuse. Car à trop concentrer les décisions on risque d’affaiblir ce qui faisait la richesse de ces médias : leur enracinement.

Car au bout du compte, lorsqu’une rédaction locale disparaît, lorsqu’un reporter ou un animateur n’est pas remplacé, lorsqu’une émission régionale est supprimée, ce n’est pas seulement un média qui devient plus petit. C’est un territoire qui devient un peu plus silencieux.

Par Bertrand Lefebvre, ancien directeur d’ICI Nord


 

 

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