Daniel Carton au Club, petites faiblesses et grandes trahisons : présentation du livre "Bien-entendu, c’est off" - 7 mars 2003

Un des rôles du Club de la Presse est, évidemment, de réfléchir aux évolutions du métier de journaliste. Daniel Carton, ancien journaliste politique au Monde, auteur de « Bien entendu… c’est off » (éditions Albin Michel), est venu alimenter le débat, le 4 mars, pour une conférence organisée au Club. Une rencontre au cours de laquelle il fut beaucoup question de complaisance et de connivences entre journalistes et hommes politiques.

Déjà 100 000 exemplaires vendus. Pas mal pour un livre qui a bien failli ne jamais être publié. Après avoir passé commande, Albin Michel, s’était en effet ravisé, après avoir subi des pressions. Quinze jours plus tard, la publication était à nouveau d’actualité. Mais à condition de raboter des passages sur Jean-Marie Colombani, Alain Minc et Philippe de Villiers (qui a d’ailleurs intenté un procès après une émission sur RTL, à laquelle était invité l’auteur). De « Bien entendu… c’est off », il ressort d’abord que la carrière journalistique de Daniel Carton s’apparente à une longue série de désillusions. Aux bureaux parisiens de La Voix du Nord, il observe ses collègues « pomper » les confrères de la presse nationale, copier les dépêches d’agence ou boucler à 19 h 30 un papier sur un débat télévisé Mitterrand-Giscard qui débute… une demi-heure plus tard.

« Jack Lang pouvait commander des interviews »

Lui voyait le métier autrement : sortir du bureau, rencontrer les hommes politiques, les interviewer… Après avoir alerté la direction du journal, il explique avoir reçu pour toute réponse une mise « en garde contre toute fréquentation assidue du milieu politique ». Première démission de sa carrière. Embauché au service politique du Monde, il pense avoir été admis dans le saint des saints. Là aussi, il finira par déchanter. « A chaque fois que j’ai tenté de faire des enquêtes, cela ne s’est jamais fait sans difficulté », explique-t-il. Il s’intéresse à Arreckx, Noir ou Carignon ; « Laisse faire le "service investigation" ; ils sont là pour ça », lui répond-t-on en substance. « J’ai passé un mois au service investigation. Cela consiste à attendre au pied du fax et à discuter dans le fond d’un taxi avec des juges et des avocats », assure-t-il. Le rythme de l’hebdomadaire conviendra peut-être mieux à sa façon de travailler, espère-t-il, lors de son embauche au Nouvel Observateur. « Ce n’est pas un journal mais un club avec des amis, lance-t-il aujourd’hui. J’ai pu vérifier, par exemple, que Jack Lang pouvait commander des interviews. »

Les « amis de l’Obs »

Les « amis de l’Obs », Michel Rocard en fait également partie. En témoigne cet épisode « grand-guignolesque » avec lequel Daniel Carton ouvre son livre. Après la dissolution ratée et les législatives de 1997, Michel Rocard vient plaider sa cause auprès de Jacques Chirac, ancien camarade de promo de Sciences Po. Il se dit que ce dernier pourra influencer Lionel Jospin, décidé à ne retenir aucun « éléphant » du PS dans son gouvernement. Des tractations évidemment secrètes. Mais l’hôte de l’Elysée s’est quelque peu emmêlé dans les horaires et voilà Michel Rocard obligé de se cacher « comme un gamin dans une partie de cache-cache », dans les jardins de l’Elysée, pour éviter de croiser Lionel Jospin. « J’étais béton là-dessus », jure Daniel Carton, qui ouvre un de ses articles sur cette anecdote. La semaine suivante, un démenti, non demandé par Michel Rocard, paraît dans les colonnes de l’hebdomadaire, à l’initiative de la direction du journal. Après quelques semaines de bras de fer, le journaliste démissionne et quitte définitivement la profession : « Cela a été le déclic fatal ».

« Le tutoiement n’est pas qu’un détail »

De manière générale, c’est un climat de complaisance entre hommes politiques et journalistes politiques que dénonce Daniel Carton. La connivence se matérialise d’abord par un tutoiement généralisé : « Ce n’est pas qu’un détail. Dès l’instant où on se tutoie, les rapports changent. » Ce sont aussi les meilleures places pour l’opéra, qu’un simple coup de fil au ministère de la Culture permet d’obtenir, les dîners partagés au domicile privé, les vacances passées ensemble au bord de la piscine, les universités d’été, où les soirées se finissent souvent autour d’un verre ou sur une piste de danse, etc. Un système aux dehors sympathiques, où toute distance et esprit critique finissent par s’éteindre d’eux-mêmes. Un système qu’il ne fait bon pas non plus rejeter. Daniel Carton rappelle ainsi ce papier publié en 1993, dans les colonnes du Monde, sur la fédération socialiste du Pas-de-Calais, pas tendre pour le tandem Daniel Percheron - Jean-Pierre Kucheida. Ce qui lui valut d’être pris à partie dans le « parc presse », quelques jours plus tard, lors du congrès du PS du Bourget.

« Combien de sollicitations j’ai refusées »

« Je ne dis pas qu’il est toujours facile de résister à toutes ces tentations, admet Daniel Carton. Moi aussi, il m’est arrivé d’y céder. » Comme pour ce livre d’entretiens avec Jean-Louis Borloo, façon classique d’arrondir les fins de mois quand on travaille dans une rédaction aussi prestigieuse que Le Monde. « Combien de sollicitations j’ai refusées… », se souvient l’auteur. « Nous devons être ceux qui s’occupent de ce qui ne les regarde pas. On s’est trop longtemps réfugié derrière l’autocensure, les "A quoi bon…" Là où nous sommes, nous pouvons reprendre le pouvoir. » Le relatif bon accueil réservé par la presse à son livre lui donne des raisons d’espérer. Sans pour autant se faire d’illusion sur le suivisme qui anime souvent la corporation. « Il est quand même rassurant de voir que notre profession regarde les problèmes en face », estime-t-il. C’était bien le but du Club de la Presse en organisant ce débat.

Ludovic FINEZ
(Photo Gérard Rouy)

Daniel Carton, le "plouc miraculé"

Originaire de Divion (Pas-de-Calais), Daniel Carton a débuté dans le journalisme comme stagiaire à La Voix du Nord, à Arras. Après avoir travaillé dans les locales de Montreuil puis de Valenciennes, où il couvre notamment les grèves dans la sidérurgie, il est nommé, à 30 ans, aux bureaux parisiens du quotidien régional où il met à profit sa passion pour la politique. Et voilà le « plouc miraculé », comme il écrit dans son livre, sous les ors de la République : « Je n’étais plus un journaliste ordinaire mais un journaliste « accrédité », un plénipotentiaire de la politique. Passeport pour l’Elysée et Matignon, ministères et assemblées, portes et cantines recherchées, et toutes les associations journalistiques installées confortablement dans les dépendances. ». Choqué par les méthodes de travail en cours au sein du bureau, il démissionne pour rejoindre le service politique de La Croix. Un court intermède avant l’embauche au Monde, pour une collaboration qui durera dix ans, jusqu’en 1995. Nouvelle démission et passage éphémère au Nouvel Observateur, avant de quitter définitivement le journalisme, pour se consacrer à l’écriture. « Je pouvais le faire, reconnaît-il. J’avais une femme qui gagnait très bien sa vie. »

L.F.


 

 

 

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