Edito

De ménardise en ménardise

Robert Ménard, co-créateur de Reporters sans Frontières dont il fut secrétaire presque indéboulonnable deux décennies durant. Bob, ineffable Bob qui répondait à la contradiction (la nôtre en l’occurrence) par de vibrants et ensoleillés « Mais nous sommes amis ! Nous pensons exactement la même chose. Simplement, nous ne le disons pas de la même manière ! »

Non, Monsieur Ménard, nous n’avons jamais été amis. Votre faconde ne pouvait nous tromper. Aujourd’hui, les médias, le monde politique et le monde associatif vous tombent dessus à cause de votre dernière provocation sur le fichage des enfants dont le nom est à consonance musulmane. Vous voulez, vous Premier magistrat de Béziers, promouvoir l’idée du « musulman d’apparence ». La provocation de trop sans doute, celle qui révèle votre vrai visage pour le cas où nous ne l’aurions pas perçu encore.

Il faut dire que depuis que vous avez revêtu votre écharpe de maire (avez-vous remarqué qu’elle est bleu, blanc, rouge ?) vous n’avez cessé de créer l’événement. Couvre-feu pour adolescents, suppression de garderie pour enfants de pauvres, crèche au sein de la mairie, campagne publicitaire pour le révolver de "vos" flics, changement de nom de l’une de « vos » rues afin d’honorer le souvenir d’un ex de l’OAS et, maintenant, repérage des petits Mohamed et des petites Fatima.

Nous aurions pourtant tort de nous étonner de votre activisme. Vous n’êtes pas l’homme nouveau. Vous êtes toujours le même. A ceux qui pensent que le secrétaire général de Reporters Sans Frontières était un bon gars, un homme généreux et sincère militant pour la liberté de la presse, il nous faut rappeler quelques souvenirs.

Pour nous, la vilaine histoire commence lorsque, au début de la décennie 90, alors que les journalistes étaient traqués par les terroristes qui avaient les mêmes idéaux que ceux des futurs Al Qaida et Daesh, vous êtes allé à la Maison de la Presse d’Alger. Pour soutenir nos consoeurs et confrères ? Ils en gardent un rude et cuisant souvenir. Vous leur aviez alors conseillé de se montrer prudents, de respecter la démocratie (c’est-à-dire les idées des fanatiques) et d’installer une vidéo-surveillance. C’était en 1993. Plus de cent journalistes ont été massacrés par la suite. Vous n’y êtes pour rien, mais ils ne vous remercient pas.

En 1996, vous nous avez fait l’honneur d’une visite, au club de la Presse du Nord – Pas de Calais. A l’issue d’un court débat, sans doute à bout d’arguments, vous aviez sorti de votre serviette en cuir (enfin je crois qu’elle était en cuir…) un exemplaire du « Matin », le quotidien alors dirigé par Mohamed Benchicou. Un journal dont la ligne éditoriale était anti-intégriste. Tout comme El Watan, Le Soir, El Khabar, Liberté, et bien d’autres. Et, salissant d’un coup la presse résistante, vous aviez qualifié ce journal de « torchon ». Saïd Mekbel était déjà mort, tombé sous les balles des assassins. Mohamed Benchicou a purgé deux ans de prison bien des années plus tard pour payer son opposition au toujours actuel président Bouteflika. Ce n’est pas votre faute. Mais ils ne vous remercient pas.

En 2008, vous reveniez dans nos murs pour soutenir les secondes assises du Journalisme. Vous vous en étiez alors pris à la charte des journalistes, rare texte qui défend la déontologie de notre métier. « Trop vieux » aviez vous dit. Entre-temps, vous avez toujours refusé de dénoncer les concentrations de presse en France et le rôle prédominant de la finance. Votre regard était plutôt tourné vers le pouvoir de Washington. Pour tout cela, Monsieur Ménard, nous ne vous disons pas merci.

Les libertés auxquelles vous vous attaquez aujourd’hui valent autant que la liberté de la presse et la liberté d’expression que vous étiez censé défendre hier. La liberté est indivisible. Elle est comme nos enfants, elle ne se compte ni ne se décompte. Non, Monsieur Ménard, nous ne sommes pas, nous n’avons jamais été, nous ne serons jamais amis. Car vous êtes l’ennemi de la Liberté.

Djamila Makhlouf, Philippe Allienne, Rabah Chaïbi - Les Mardis de l’Info du Club de la presse


 

 

 

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