Etats généraux de la presse écrite :
Le livre vert - Introduction

Pour gagner la bataille de l’écrit

Les remises en cause accélérées des piliers traditionnels du modèle
industriel de la presse et de la conception du journalisme écrit à l’ère
d’Internet se conjuguent, à l’aube de 2009, avec la plus grave crise de
l’histoire économique moderne. D’une difficulté extrême, cette situation
appelle une implication exceptionnelle de tous pour préserver l’un des
biens les plus précieux de notre démocratie : une presse écrite indépendante, transparente et pluraliste. C’est pour elle que se sont mobilisés les participants aux Etats généraux.

Une crise mondiale et française

Contraction des ventes et des recettes publicitaires, augmentation
des coûts du papier, concurrence du gratuit, absence d’un modèle
économique établi sur l’Internet…, partout dans le monde occidental,
la presse encaisse ces coups de boutoir et souffre de ces facteurs
d’incertitude, qui viennent s’accélérer avec la crise financière et maintenant économique. La chronique récente des cessions de parutions et des réductions d’effectifs aux Etats-Unis parmi les titres les mieux établis en offre une illustration non isolée. La presse française, et plus particulièrement quotidienne nationale, aborde quant à elle ce contexte avec à la fois des handicaps structurels connus depuis longtemps, mais jamais résolus, des retards dans l’évolution de son offre de contenus et des interrogations quant à son métier et sa relation avec ses lecteurs.

Dans tout autre pays que la France, ces circonstances ont entraîné des
adaptations drastiques des marchés et de ses principaux acteurs. Il en
va en partie différemment chez nous : campé sur ses bonnes intentions
et ses mauvaises habitudes, en partie réfugié dans le cocon des aides
d’Etat, le monde de la presse écrite ne s’ajuste qu’à la marge, subit
ses archaïsmes comme des fatalités, et vit dans la difficulté, même si
la situation reste fortement contrastée entre les différents supports.
Le cercle vicieux qui frappe singulièrement la presse quotidienne française d’information politique et générale, dont certains titres se battent littéralement pour leur survie, est connu depuis longtemps : investissements trop faibles, offre éditoriale inadaptée, baisse de
la diffusion, vieillissement du lectorat, diminution des points de
vente, déclin des recettes publicitaires, fuite des petites annonces
sur le net, et par voie de conséquence, pertes d’exploitation.
Placés à la 58ème place mondiale et à la 20ème place européenne quant à la diffusion pour 1000 habitants (1), nos quotidiens restent relativement chers en presse nationale du fait de coûts de production sensiblement plus élevés qu’en Europe. Globalement, le secteur de l’édition des quotidiens nationaux, régionaux et départementaux pris dans son ensemble, enregistre, année après année depuis 2002, des pertes nettes récurrentes.

Les magazines, remarquablement développés en France, et qui semblaient il n’y a pas si longtemps encore à l’abri, sont désormais pris dans la tourmente. Cette dernière n’épargne pas la presse professionnelle, culturelle ou scientifique ; ni les quotidiens gratuits, dont la diffusion a triplé en cinq ans, mais qui peinent à trouver un équilibre financier et voient leur horizon s’assombrir avec la baisse des perspectives publicitaires.

Quant aux pure players sur Internet, leur modèle de développement est
loin d’être acquis : alors que les sites payants n’ont pas encore fait la
preuve de leur viabilité économique, le succès de leur audience gratuite
ne déclenche pas de recettes publicitaires suffisantes. La recette publicitaire générée par visiteur unique est environ vingt fois inférieure à celle du lecteur du journal papier, alors que la culture de la gratuité est actuellement dominante sur le Web. Pour autant, la numérisation de l’information introduit partout des ruptures structurantes : rupture générationnelle, la consommation de médias classiques (télévision, radio, imprimé) étant désormais minoritaire chez les 15-24 ans par rapport aux pratiques multimédias ; rupture dans les usages, avec la tendance à la hausse des médias numériques y compris dans la consommation d’information en mobilité grâce à la banalisation de l’équipement en smartphones ; rupture enfin dans la recherche et la sélection des informations, pas moins de 85 % des sessions sur Internet passant en France par Google qui draine des recettes publicitaires de plus en plus importantes.

Ce n’est pas tant l’écrit qui est rejeté, puisque c’est lui qui se développe
sur l’Internet. Comme le souligne l’un des présidents de pôle : « L’écrit n’a pas dit son dernier mot ». C’est la domination traditionnelle du support papier qui, elle, est profondément remise en cause, pour quasiment toutes les formes de presse. Un phénomène international, auquel s’ajoute un retard propre à la France. Produire et transporter à un prix plus élevé que partout ailleurs en Europe …, puis détruire 40% ou plus, et parfois même 90%, de la production invendue selon les titres, n’est plus soutenable ni économiquement, ni du point de vue du respect de l’environnement. Ainsi pénalisée par des handicaps structurels qui, depuis des décennies, ont suscité plus de commentaires et de plans exceptionnels que de réformes pérennes, la presse assisterait-elle, impuissante, à sa propre agonie ? Sur le Titanic, l’orchestre continuait à jouer. Devant l’iceberg numérique, les rotatives continuent à tourner…

Pourquoi l’Etat doit s’engager ?

Dans l’étymologie de la krisis grecque, on trouve l’idée du « moment
de la décision ». Devant l’intensité de la crise de la presse écrite française, le moment était venu pour l’Etat d’agir. En bousculant la chronique d’un déclin annoncé, le Président de la République assume ce devoir d’intervention de la puissance publique. Un choix qui n’est pas celui de la facilité, compte tenu de la spécificité française d’une presse qui revendique d’autant plus son indépendance qu’elle est l’une des plus
aidées au monde (2). Mais si l’Etat a le devoir de s’engager, c’est parce que la presse n’est pas et ne sera jamais un produit comme les autres ! L’intérêt général commande qu’on ne se résigne pas à abandonner la presse écrite aux seules lois du marché, ni aux impasses économiques dans lesquelles l’inertie de beaucoup d’acteurs a pu la conduire. La santé de la presse étant l’un des plus sûrs indicateurs de la vitalité démocratique d’un pays, il est légitime que la puissance publique mène une action volontariste pour rompre avec la situation qui nous place parmi les plus faibles lecteurs de presse quotidienne des pays développés, et qui maintient tant de titres dans des difficultés économiques récurrentes.

C’est ainsi : la presse est bien l’un des fondements de la démocratie moderne d’opinion, ce quatrième pouvoir, expression tellement française
puisque née dans le journal du Club des Cordeliers, La Bouche de fer :
« Le pouvoir de surveillance et d’opinion, qui est le quatrième pouvoir
censorial dont on ne parle point, appartient à tous les individus. C’est
le pouvoir qui constitue la souveraineté nationale ». Ou encore, comme
l’écrivait Jacques-Pierre Brissot, fondateur du Patriote en 1789 : « Une
gazette libre est une sentinelle qui veille sans cesse pour la société »
Le terme d’Etats généraux, s’il fait écho à notre histoire, a été pris ici
avec mesure et humilité : les quelques 150 professionnels qui se sont
réunis pendant une dizaine de semaines n’étaient ni les représentants
ès qualité, ni les élus de corps constitués. Par leur diversité, leur personnalité, leur parcours professionnel, ils n’en étaient pas moins les témoins légitimes d’une réalité complexe, les acteurs d’une réflexion ouverte et des émetteurs de propositions destinées en partie aux pouvoirs publics, et pour le reste au monde de la presse elle-même : ses éditeurs, ses techniciens comme ses journalistes.

Crise de l’offre, crise de confiance

Des propositions destinées… pour le reste, au monde de la presse elle
même… Certains diront même pour l’essentiel, tant les mesures de soutien public imaginées resteront vaines, si l’on ne part pas du fait que
le produit de presse ne vit et ne prospère que tant qu’il apporte à ses
lecteurs une information, un service, un plaisir qui justifient son attention, sa fidélité comme son acte d’achat. En ce sens, la crise de notre presse écrite n’est ni seulement celle d’une demande séduite par la gratuité et l’Internet, ni seulement celle de modes de production et de distribution obsolètes ; elle résulte aussi d’une offre éditoriale qui ne s’est pas adaptée en temps réel aux besoins et souhaits de ses lecteurs. Seul l’écrit peut offrir au lecteur à la fois distance critique, profondeur de champ et liberté d’usage ; mais comme le résumait crûment l’un des participants aux Etats généraux (3) : « Le problème numéro un des journaux, c’est leur
inadéquation à la demande du lecteur ».

Crise de l’offre donc, mais aussi crise de confiance entre lecteur et journaliste, dans ce compagnonnage singulier qui semble s’être délité au
fil du temps. Pour renverser cette tendance, la déontologie a ainsi été
au coeur de la réflexion des Etats généraux, même si la presse écrite
n’est pas plus particulièrement visée à cet égard que les autres médias.
Encore a-t-il fallu distinguer de quelle déontologie il est question : celle
de la rédaction, du journal, de l’éditeur ou du groupe de presse…Et ne
pas oublier que la question des devoirs appelle immédiatement en retour celle des droits : ceux des Français d’être informés le mieux possible, et celui qui en découle pour les journalistes, d’informer avec un maximum de liberté.

Cette réflexion sur les contenus, sur l’éthique du métier, sur le traitement de l’information comme sur le fonctionnement et les pratiques des rédactions, a ainsi été l’un des temps forts des débats des dernières semaines. La parole des Etats généraux a été sans concession en ce domaine. Ils ont rappelé l’essentiel : l’innovation éditoriale, l’approfondissement du travail d’enquête, la séparation entre commentaire et faits, la hiérarchisation de l’information, l’identification des « bons combats », le talent d’écriture.
Et ils ont réfléchi aux améliorations à apporter en matière de formation
initiale et continue, comme de droits et devoirs. Tout cela au nom de
la restauration nécessaire du lien de confiance entre la presse et ses lecteurs. Car ce sont ces derniers en fin de compte qui, en consacrant
le succès d’un titre, lui confèrent son indépendance économique vis-àvis
de tous les pouvoirs, qu’il s’agisse de l’Etat, des annonceurs ou des
actionnaires.

L’Etat n’y peut pas grand-chose, même si l’enjeu démocratique de l’écrit
reste essentiel dans une société par ailleurs soumise à la pression croissante de l’instant et de l’image. L’exécutif serait évidemment critiqué s’il s’aventurait sur le terrain éditorial ou sur celui de la déontologie professionnelle qui relèvent des éditeurs et des journalistes ; tout au plus, doit-il veiller à ce que ses choix encouragent le mouvement dans ces domaines, comme dans d’autres. C’est l’esprit de beaucoup de propositions issues des travaux. Puissent ensuite les débats des Etats généraux faire leur chemin dans les esprits pour contribuer à une rénovation qui passera par la réinvention créative et éthiquement responsable des contenus. Encouragée, espérée, elle ne peut être décrétée. Il reviendra à chaque titre de s’en emparer.

Une méthode au service de l’urgence

La mobilisation autour des travaux des quatre pôles de débats et de
propositions a largement fonctionné, quantitativement et qualitativement. Les délais courts impartis par le Chef de l’Etat ont été tenus. Le mode d’organisation proposé aux pouvoirs publics a été suivi, en se pliant aux méthodes de travail choisies par les présidents des pôles, à la diversité des thèmes abordés et aux contraintes professionnelles et personnelles de chacun.

Ecoles de journalistes et écoles de gestion ont été associées aux réflexions, symbolisant dans leur complémentarité la double dimension, éditoriale et économique, de toute entreprise de presse.
Deux études de lectorat (4) , l’une quantitative, l’autre qualitative et quantitative, ont été commandées par le Ministère de la Culture et Communication, en lien étroit avec les titres de presse et les quatre pôles.

L’Inspection générale des finances a mené pour sa part une large enquête dans quatre pays de l’Union européenne (Espagne, Allemagne,
Grande-Bretagne, Suède) pour doter les Etats généraux d’éléments de
comparaison fiables dans le domaine de l’impression, de la distribution
et de l’intervention de l’Etat (5). La Direction générale du trésor et de la politique économique a également fourni une contribution (6).
Les Etats généraux ont ainsi animé un intense débat ouvert et interactif
pendant plus de dix semaines au fil de réunions, d’auditions et de concertations avec l’ensemble des parties prenantes, dont deux rendez-vous publics, à Lyon le 19 novembre en introduction au congrès de la Fédération nationale de la presse française, et à la Maison de la Radio à Paris, le 1er décembre.

La tâche était triple :

- comprendre, c’est-à-dire partager et s’approprier le plus
largement possible le constat sur l’état des lieux, les enjeux, les
difficultés, les solutions adoptées ailleurs sans écarter l’examen
des métiers de la presse et des conditions dans lesquelles il
s’exerce. Exercice d’autocritique des professionnels vis-à-vis de
leur propre pratique, en termes de rénovation des contenus, de
gestion des hommes et des femmes au sein des entreprises,
et d’exigence éthique vis-à-vis des lecteurs ; exercice d’introspection
aussi pour l’Etat, créateur d’un environnement juridique
inadapté et incapable de subordonner ses interventions à une
culture de l’évaluation ;
- réformer, c’est-à-dire proposer des voies permettant de
sortir d’un cadre dépassé datant pour l’essentiel de l’après-guerre,
en modernisant le dispositif réglementaire, en mettant à plat
les aides existantes, en soulageant les coûts de production, en
faisant preuve d’innovations volontaristes dans le domaine de la
distribution et en insistant sur la nécessité d’une action ambitieuse
en direction des lecteurs eux-mêmes ;
- anticiper les changements de modèles économiques
qu’entraîne la numérisation de l’écrit, en favorisant l’innovation,
en procédant aux adaptations nécessaires au développement de
l’écrit sur tous supports, en veillant à l’optimisation des instruments
fiscaux, légaux, de soutien et d’accompagnement social
ainsi qu’à la modernisation des systèmes de formation, initiale
et continue.

Entre opportunités et menaces, entre distance envers l’Etat et recherche
de son soutien, entre défense des valeurs du passé et révolution
numérique, entre prudence vis-à-vis du lectorat actuel et audace pour
conquérir des lecteurs futurs, entre consolidation des aides et recherche
de leur plus grande efficacité, la tentation du juste milieu dans le passé
avait le plus souvent été celle du statu quo. Or cette voie a échoué, un
échec qui a précisément rendu nécessaires les Etats généraux.
Ces dix semaines de débats ont donc offert à l’ensemble des professionnels l’occasion d’une prise de conscience. Elles n’ont pas été conçues comme un guichet ouvert qui ne servirait qu’à retarder les échéances.

L’argent public est et reste un bien rare. Il ne doit être utilisé qu’avec
prudence et souci d’efficacité, dans une perspective d’investissement et
d’innovation pour l’avenir, pas comme un placebo permettant simplement de continuer comme avant. Notre credo n’a pas été le « Pourvu que ça dure » de Laetitia Bonaparte, mais plutôt le « T outes les batailles perdues se résument en deux mots : trop tard » du Général McArthur.

Pour gagner la bataille de l’écrit

Pour gagner la bataille de l’écrit, puisque nous avons la conviction qu’elle
doit et peut l’être, l’ensemble des acteurs de la presse – journalistes, éditeurs, diffuseurs, dépositaires, formateurs, personnels administratif, technique et des régies publicitaires, imprimeurs, prestataires d’information en ligne…– ont été incités à prendre en main leur destin, à réinventer sur tous supports leur métier et leur offre éditoriale, leur organisation comme leur modèle de gestion alors que la révolution numérique bat son plein.

Parallèlement, l’Etat a été invité à repenser profondément son action :
dans l’urgence, pour passer le cap difficile de l’année 2009 ; et à long
terme, pour offrir des réponses structurelles à des questions qui le sont
tout autant et permettre aux entreprises de presse de s’adapter vite à un environnement incertain et en pleine refondation.
Au cours des séances de débats, beaucoup de sujets et de chiffres ont
été mis sur la table qui n’avaient jamais été évoqués auparavant, ni collectivement, ni publiquement. La gravité du moment a convaincu une large majorité d’acteurs de saisir au bond la balle que lui lançait l’exécutif. S’il fallait un déclic pour que la presse écrite française reprenne confiance en son avenir, s’il faut pour cela engager les réformes qui n’ont pu l’être depuis des décennies, et puisque l’année 2009 apparaît comme celle de tous les dangers, la conviction partagée des participants est qu’une telle initiative était nécessaire, qu’elle était urgente et qu’elle ne se reproduira pas de si tôt. L’occasion était à saisir. Elle l’a été.

(1) World Press Trends, AMJ de 2007, 155 exemplaires vendus pour 1 000 habitants.

(2) Cf. le rapport du pôle 2 évaluant l’aide publique à 8% du chiffre d’affaires total de la presse
en France.

(3) Jean-Marie Charon, dans Les Echos du 19/11/08.

(4) Enquête quantitative MRC&C réalisée pour les Etats généraux auprès de 15 000 lecteurs de presse magazine et quotidienne membres de 32 panels de la presse française, du 1er au 10 décembre 2008, et enquête qualitative Dialego « MindVoyager » réalisée auprès d’un panel de 200 lecteurs de presse d’information et de loisir du 30 novembre au 12 décembre 2008.

(5) Enquête publiée sur le site des Etats généraux.

(6) Etude disponible sur http://www.minefi.gouv.fr/ et sur le site des Etats généraux.


 

 

 

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