François Ruffin : « l’erreur de casting » - 27 mai 2003

L’auteur des « Petits soldats du journalisme » était au Club de la Presse vendredi 23 mai, pour une discussion autour de son livre. Plus qu’une attaque à charge contre le CFJ, celui-ci a surtout voulu dénoncer une évolution dangereuse du journalisme, qui se répercute dans les programmes de formation.

« Il y avait une erreur de casting. C’est comme quelqu’un qui se serait retrouvé dans l’Eglise de Scientologie sans avoir la foi. » Il y a quelques mois, la sortie du livre de François Ruffin (1), premier d’une série d’ouvrages critiques sur les pratiques journalistiques, avait fait l’effet d’une petite bombe. Il venait jeter une lumière très crue sur les arrière-cuisines du journalisme et, en particulier, sur la façon dont sont formés ceux qui « font » l’information. François Ruffin, 27 ans, fait partie de la promotion 2002 du très réputé CFJ (Centre de Formation des Journalistes), la célèbre école parisienne de la rue du Louvre, dont les bancs ont notamment accueilli Patrick Poivre d’Arvor, David Pujadas, Pierre Lescure, Franz-Olivier Giesbert, Laurent Joffrin… Ce qui donne par exemple, dans la bouche d’un conseiller d’orientation de l’université, cité par François Ruffin dans son livre : « Il faut passer par le CFJ. C’est à Paris. Ou alors, juste un peu moins réputé, par l’ESJ de Lille. » Ou encore : « La principale école de journalisme » (Le Monde) ; « Le CFJ est au journalisme ce que Sciences-Po est à l’administration : une école d’excellence » (« Devenir journaliste », guide édité par L’Etudiant).

S’adapter aux « besoins du marché »

Bref une institution qui, jusqu’ici, bénéficiait d’une réputation (presque) sans tâche (2). Dans « Les petits soldats du journalisme », François Ruffin démonte le discours de façade sur l’éthique, l’esprit critique et d’indépendance que l’école cultiverait chez ses étudiants. Mais cette attaque vise moins l’institution CFJ (ce qui limiterait l’ambition de l’ouvrage) que les pratiques en cours dans la profession et qui, par conséquent, déteignent sur les écoles de journalisme, soucieuses de s’adapter aux « besoins du marché ». Pour appuyer sa démonstration, François Ruffin a sous le coude les notes qu’il a prises pendant les deux années de sa formation (« Je prends des notes sur tout, c’est une déformation », confie-t-il), complétées par de solides lectures (les notes biographiques en témoignent) et un cursus qui l’avait amené, avant même son entrée au CFJ, à étudier la sémiologie et le fonctionnement des médias. Sa maîtrise de linguistique avait ainsi pour sujet les questions posées par les journalistes politiques au cours de la campagne des Législatives de 1997.

« Survole, survole, on n’a pas le temps ! »

Absence d’esprit critique, de curiosité intellectuelle, de rigueur professionnelle : François Ruffin met le doigt sur des travers rencontrés aussi bien parmi ses camarades de promotion que parmi les formateurs et la direction de l’école. « Pendant ces deux années passées à l’école, à chaque réunion, j’ai rappelé mon désaccord avec le directeur, explique-t-il. Lors de la dernière entrevue que j’ai eue avec lui, je lui ai fait un exposé du plan de ce bouquin, sans lui dire qu’il y aurait un bouquin. Dans ses réponses, j’ai bien senti qu’il était là pour fournir des journalistes pour France Info, TF1, etc. et qu’il n’avait pas de marge de manœuvre. » Faire vite, court, simple (voire simpliste), entrer dans des formats prédéterminés : voilà les attentes de la profession. Pas plus d’une minute et demie pour un reportage télé ou radio, 15 secondes maximum pour une interview, rarement plus de 1 500 signes pour un article de quotidien. François Ruffin explique ainsi, dans son livre, la façon dont sont réalisés, à l’école, les sujets censés entraîner les étudiants aux pratiques du métier. L’exemple suivant est tiré d’un enseignement radio, dispensé par une journaliste de France Culture : « J’avais choisi pour ma part, de rédiger un papier sur les "working poor". L’INSEE venait de publier une étude, que je n’avais pas lue et que je ne lirais bien sûr pas. Je me contentais d’un article du Parisien, quand l’enseignante interrompit ma lecture : "Survole, survole, on n’a pas le temps ! » « On apprend par exemple, à l’intérieur de l’école, que le micro-trottoir est un genre comme un autre, confie également François Ruffin. Pour moi, c’est le degré zéro du journalisme. » Un « genre » qui, malheureusement, remplit les colonnes de pratiquement tous les quotidiens. Pas difficile de comprendre pourquoi : une heure dans la rue permettra facilement de boucler une demi-page, que l’on rebaptisera, à l’occasion, « enquête »…

« Un journal alternatif, par dépit »

(Photos Gérard Rouy)

Mais, une fois ce constat posé, comment réagir ? Comment faire en sorte d’instaurer « un autre journalisme, moins consensuel et moutonnier, plus imaginatif », « un journalisme de prise de risque », selon les formules de l’auteur ? Pour sa part, ce dernier a créé à Amiens un mensuel alternatif (« mais c’est par dépit », regrette-t-il), baptisé Fakir, qui ne se prive pas de tirer à boulets rouges sur les dysfonctionnements des institutions, notables et petits pouvoirs locaux. Ce qui lui vaut notamment des ennuis à répétition avec la municipalité. Mais François Ruffin est conscient que les 2 500 exemplaires mensuels de Fakir ne constitueront jamais une véritable alternative face à l’audience de la « grande presse ». Pas très optimiste sur la capacité des journalistes à changer les médias depuis l’intérieur des rédactions, François Ruffin ne croit pas plus à « la création de nouveaux médias, internet ou papier ». Faut-il alors se contenter d’initiatives individuelles ? « C’est pour préserver cette intégrité, sûrement que j’ai rédigé ce livre », écrit François Ruffin. L’écho qu’il a trouvé (15 000 exemplaires vendus et des conférences un peu partout en France) suscite des débats bienvenus. Espérons que les critiques, contenues dans ce livre et dans bien d’autres ouvrages, susciteront plus que des débats…

Ludovic FINEZ

(1) « Les petits soldats du journalisme », François Ruffin, Editions les Arènes.

(2) Dans un autre registre, les ennuis financiers de l’école, revenus sur le devant de l’actualité ces dernières semaines, avaient déjà défrayé la chronique il y a quelques années.


 

 
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