Journalistes et écrivains ou journalistes-écrivains

Quelle différence entre écrire pour un périodique et écrire un livre ? C’est la question qui a été posée, lundi 10 décembre au club de la presse, à neuf auteurs de la région, pour la plupart journalistes et écrivains. La première réponse semble tomber sous le sens : le rapport au temps. Dans des genres très différents.

Le temps. Pour le journaliste, c’est le fonds qui manque le plus. Les dix auteurs invités par le Club de la presse, en partenariat avec le Centre régional des lettres et du livre (CRLL), sont unanimes. Mais ce constat est vécu différemment selon les uns et les autres Virginie Carton, journaliste à La Voix du Nord a publié chez Grasset « Des amours dérisoires », son premier roman. On la comprend volontiers lorsqu’elle affirme que «  l’écriture romanesque n’a aucun rapport avec l’écriture journalistique  ». Pour le roman, il n’y a pas de figure imposée par l’actualité, il n’y a pas le stress de la « dead line » qui oblige à une écriture rapide et courte. Encore faut-il trouver le temps d’écrire entre deux reportages. La liberté d’écriture oblige le journaliste à « libérer du temps ». Ce n’est pas si simple.

Le reportage « complet »

Yves Portelli (La Voix du Nord) et Marig Doucy (journaliste pigiste) ne disent pas autre chose. « Le plus difficile quand on écrit un livre, explique le premier, est de commencer une page et d’être forcé de s’arrêter pour partir en reportage , sur un autre sujet. Les rythmes sont très différents et demandent une adaptation ». A la différence de sa consœur de La Voix du Nord, son livre « Louvre Lens » (Voix du Nord Editions) n’est pas un roman mais « un reportage complet ». Les sensations de l’auteur ne sont pas les mêmes. « Contrairement au romancier, dit-il, je ne fais pas appel à mon imagination ». Mais il a réalisé ce qu’il n’aurait pu faire dans un article ou dans une série d’articles. « J’entendais tellement de choses inexactes sur la création d’un musée à Lens qu’un livre m’est apparu nécessaire ».

Ex journaliste à « Nord Eclair », Marig Doucy s’est quant à elle intéressée au Grand stade de Lille et plus particulièrement au partenariat public-privé (PPP) sur lequel repose son financement. « Tout en restant grand public, j’ai voulu expliquer ce qu’est un PPP et comment cela fonctionne », dit-elle. « L’idée était d’aller le plus loin possible, même si je n’ai pu aller au bout du bout de mon enquête ». Son livre (« Grand stade de Lille » aux éditions « Lumières de Lille ») n’est pas une suite d’articles. « J’ai essayé d’apporter de la valeur ajoutée ». Reste qu’une enquête liée au financement d’un tel équipement est un pari difficile. Le format du quotidien est trop court et le temps pour l’investigation fera de toute façon défaut. Mais le travail d’enquête lui-même, lorsque le journaliste exerce dans la proximité est ardu et parfois risqué. « Si j’étais restée à Nord Eclair, ose Marig Doucy, je n’aurais pas pu écrire un tel livre. En même temps, appartenir à une rédaction apporte une protection ». Clairement, son enquête a chatouillé quelques susceptibilités et lui a fermé des portes. Difficile à vivre pour une journaliste pigiste qui, de ce fait, peut craindre de perdre des collaborations.

Autres journalistes, autre démarche, autre genre d’écriture. Hervé Leroy et le photographe Eric Lebrun ont travaillé durant un an et demi sur la ville de Saint-Amand-les-Eaux. Il en ressort un « beau livre » chez Light Motiv, « Saint-Amand-les-Eaux, l’élan des rêves ». Pour ce type d’enquête grand format, Eric Lebrun confie avoir « l’impression d’arriver dans une ville comme un explorateur. Nous collectionnons de l’information pour amener à un livre qui touche la mémoire de la ville, son présent et peut-être son inconscient ». A travers le texte et l’image. Dans le genre « beaux livres », mais dans une fonction très différente, Geoffroy Deffrennes et Corrine Vanmerris racontent une célèbre pâtisserie lilloise (Meert – Ed du Chêne). Pour sa part, Gaëtane Deljurie a collaboré, elle aussi avec un photojournaliste, Sébastien Jarry, sur un contre guide pour les nouveaux résidants lillois (S’installer à Lille – Ed Héliopoles). C’est encore de l’enquête, avec le souci d’une information très pratique.

Chasser le plaisir, ou le revendiquer

Christian Bremilts, ancien journaliste devenu professionnel de la communication et Jean-Louis Lafontaine, journaliste d’entreprise, ont publié deux romans. Dans « Une usine pour Thomas » (éditions CBC), Christian Brémilts met en scène des héros et des situations pour un roman d’espionnage. « Mais, nuance-t-il, le véritable personnage principal, c’est la région Nord – Pas de Calais ». L’auteur utilise ses connaissances de communicant spécialisé dans les collectivités locales et prend prétexte d’une œuvre à suspens pour présenter et défendre sa région. Jean-Louis Lafontaine est parti d’un mot d’enfant pour fabriquer « La machine à rêves » (Airaim Editions), une œuvre de pure fiction qui recherche l’enthousiasme d’auteurs comme Gaston Leroux ou Maurice Leblanc.

Tous deux affirment avoir recherché le défoulement et l’évasion de leur cadre professionnel quotidien. Le plaisir de l’écriture affleure chacune de leurs lignes. C’est la même chose pour leurs collègues. Sauf pour Yves Portelli qui jure « lutter contre le plaisir d’écrire. Car ce plaisir est dangereux. J’écris pour me faire comprendre, pour mes lecteurs ». Alors, peut-on être à la fois journaliste et écrivain ? Le journaliste-écrivain est-il un « sous-journaliste » ? Le monde de l’édition montre le contraire. « Le journalisme est un métier-passion », résume Léon Azathkanian, directeur de la revue régionale « Eulalie ». En soi, il porte une dimension romanesque ». Pourquoi pas ?

Philippe Allienne


 

 

 

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