« Notre boulot est fondamentalement en train de changer. » Johan Hufnagel, rédacteur en chef des éditions électroniques de 20 Minutes, estime que le journalisme vit actuellement une révolution. Lundi 12 novembre, il était l’invité du Club emploi, pour parler du « journalisme plurimédia ». Sans pour autant prédire leur disparition, il pense que les temps seront de moins en moins ceux « du grand reportage et de l’enquête ». Il prend pour exemple le tsunami qui a frappé l’Indonésie, l’Inde, la Thaïlande et le Sri Lanka en décembre 2004. « Ce n’est pas un journaliste qui a envoyé les premières images », commente-t-il, mais des touristes qui ont filmé la scène avec leur téléphone portable ou leur caméscope. Reste à savoir si le rôle du journaliste est d’être le premier à envoyer des « images » ou d’apporter un certain traitement à ce type d’événement.
« Mettre l’information en scène pour faire réagir le lecteur »
Quoi qu’il en soit, toutes ces évolutions récentes du journalisme s’appuient sur les besoins supposés du public. Dit autrement : « A 20 Minutes, on essaie de choisir et de mettre l’information en scène pour faire réagir le lecteur. » Le site internet de 20 Minutes lui-même (www.20minutes.fr) a récemment changé. « Avant, c’était une simple copie du papier, avec des blogs et des pages en PDF. Depuis six mois, ce n’est plus seulement un site "compagnon" mais un site à part entière. Il est conçu pour être rapide dans la façon d’écrire et d’être lu. » Le site sollicite fortement les commentaires des lecteurs. Exemple : ils étaient invités à réagir en temps réel, au fur et à mesure du déroulement du fameux débat télévisé entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy, lors de la campagne pour les présidentielles.
Au sein du quotidien gratuit, 15 journalistes sont spécifiquement dédiés à l’édition électronique. En ce lundi 12 novembre, les médias avaient tous les yeux braqués sur la grève, en particulier dans les transports publics, qui se préparait deux jours plus tard. A la rédaction « 20minutes.fr », on a notamment fait le choix d’un « suivi live des déclarations des syndicalistes et des élus ».
Plus généralement, la « une » du site ne répartit pas l’information en rubriques. De même, parler de bouclage ne signifie rien, puisque la configuration évolue quasiment en permanence. Du moins entre 7h et 23h, période pendant laquelle les journalistes se succèdent dans la rédaction. Techniquement, rien n’empêcherait de faire de l’information 24 heures sur 24.
Lorsqu’il a mené le recrutement, Johan Hufnagel a choisi des journalistes « autonomes, pouvant travailler sur tous les sujets », y compris lorsqu’ils se retrouvent seuls de permanence le week-end. « Je voulais aussi des gens qui connaissaient internet et aimaient ça, qu’ils soient capables de traiter différentes sources d’information, pas seulement l’AFP. » Et en particulier toutes celles venant des nouveaux outils du net, tels que les forums communautaires, les espaces personnels… Toujours dans l’idée d’un « journalisme grand public », confie-t-il : « On fait 20 Minutes, pas le Wall Street Journal, ni Le Monde, ni Libé… » Les sujets sur ce qu’il est désormais convenu d’appeler le « people » (voire « pipole » selon certaines versions) ont ainsi une place importante.
« Je leur conseille d’utiliser le plus possible le téléphone »
« L’essentiel est un travail de desk, mais je les incite à sortir », assure Johan Hufnagel. Inutile de préciser que ces journalistes en ont rarement le temps (1) : « Je leur conseille d’utiliser le plus possible le téléphone. » Exemple pris dans l’actualité du jour même : l’AFP a diffusé une dépêche sur le mouvement étudiant, faisant état d’échauffourées avec la police à Nanterre. N’ayant aucun journaliste sur place, la rédaction de « 20minutes.fr » a téléphoné à ses contacts étudiants sur place, pour essayer de préciser les choses. Quand c’est nécessaire, les équipes locales de 20 Minutes sont sollicitées (2).
« Tous les journalistes de 20 Minutes sont appelés, un jour, à faire autre chose que du papier », enchaîne Johan Hufnagel. Il fait notamment référence au développement de la vidéo sur le web. Au risque de transformer les journalistes en hommes-orchestres et donc d’obtenir un résultat médiocre, voire franchement mauvais ? Le rédacteur en chef explique tenir le discours suivant à ses collègues : « Assurez-moi le papier, ne faites pas de la vidéo pour faire de la vidéo. Mais si vous le pouvez, faites-le. »
230.000 visites par jour
Selon lui, la qualité technique n’est même pas une condition absolument nécessaire pour engendrer de l’audience. Il en veut pour preuve le match qu’a joué l’équipe de France de Rugby contre la Nouvelle-Zélande à Cardiff. 20 Minutes n’avait qu’un journaliste sur place. Ce dernier s’est rendu à l’entraînement de l’après-midi, qu’il a filmé avec les moyens du bord, avec un résultat plus que moyen. Le journal a apparemment été le seul à diffuser des images de cet événement et, malgré sa très mauvaise qualité, il aurait été visionné plusieurs dizaines de milliers de fois. Visionné ou fait l’objet d’un « clic », d’ailleurs ? Pas sûr qu’il existe un outil pour mesurer l’éventuelle déception des internautes devant la qualité du document. Ce que les « outils » permettent en revanche de mesurer, c’est la fréquentation du site : 230.000 visites par jour. A noter que seuls 6% de lecteurs de l’édition papier sont également lecteurs de l’édition électronique.
Johan Hufnagel insiste : l’internaute ne se prive pas d’utiliser la possibilité de laisser des commentaires sur le site, y compris pour dire des choses désagréables : « Avant on [les journalistes, NDLR] ne savait pas quand le lecteur nous insultait, maintenant, on le sait. » Cela suffit-il, devant l’instantanéité qui lui est demandée, pour imposer au journaliste le recul nécessaire face à une information et à la façon de la traiter ? Johan Hufnagel semble le penser. La question de l’intérêt fondamental – et du besoin supposé irrépressible – d’une information en continu (3) aurait nécessité un débat à elle seule…
L. F.
(1) Ce qui n’est pas propre à cette seule rédaction. De façon générale, le temps de présence des journalistes « sur le terrain », tous médias confondus, est de moins en moins important.
(2) Outre Paris, le quotidien dispose de rédactions à Bordeaux, Lille, Lyon, Marseille, Nantes, Strasbourg et Toulouse.
(3) En France, le premier média à s’être lancé sur ce créneau est France Info, en 1987.






































































