En Algérie, une centaine de journalistes a fait un sit-in, ce mardi 3 mai, devant la maison de la presse Tahar Djaout, à Alger, où siègent de nombreux journaux. Ils ont rendu hommage à leurs confrères assassinés durant la décennie 1990 et ont rappelé leurs revendications actuelles pour leurs droits socio-professionnels. On notera que le Syndicat national des journalistes (SNJ), créé en 1999 en Algérie, n’a pas soutenu cette manifestation.
Depuis la récente intervention du chef de l’Etat, qui avait évoqué un code de déontologie pour la presse, on sait que les journalistes algériens se postionnent majoritairement contre une telle éventualité. Il ne revient pas à l’Etat, disent-ils en substance, de définir l’éthique et la déontologie de cette profession. Pour Omar Belhouchet, directeur général du quotidien « El Watan », « "les pouvoirs publics doivent admettre, ce qui n’est pas du tout le cas, que le travail des journalistes doit être libre et protégé. Les pouvoirs publics doivent créer les conditions économiques et politiques pour que le métier de journalime s’exerce de manière correcte". »
Les Tunisiens réinventent le verbe "s’exprimer"
Précisément, dans son édition du 4 mai et sous la plume de Mustapha Benfodil, « El Watan », publie un excellent reportage sur la liberté d’expression près de quatre mois après le début de la révolution du jasmin en Tunisie. A Tunis, écrit le quotidien algérien, c’est tous les jours le 14 janvier. Et tout le monde se découvre l’âme, l’insolence, la gouaille guillerette, païenne et paillarde d’un Taoufik Ben Brik Et tous les murs sont devenus des journaux à ciel ouvert.
« El Watan » cite un texte du journaliste tunisien Taoufik Ben Brik, intitulé « L’expression nue ». « Je suis fier de m’exprimer, de m’être exprimé dans une prison à barreaux humains. La liberté n’y était pour rien », écrit-il. Alors que dire quand la liberté devient la plume, le souffle et l’encrier. Les Tunisiens sont entrés dans un nouvel ordre de langage. Ils réinventent allègrement le verbe « s’exprimer » et le conjuguent à tous les « tons ».
Une révolution rédactrice en chef
En vérité, lit-on dans ce reportage, en Tunisie c’est un "drôle de 3 mai fêté par tout un peuple longtemps sevré de paroles. Tous les médias sont bons à prendre, tous les murs sont des dazibaos et nul besoin d’imprimatur pour parler ou pousser un coup de gueule. Prime à l’insolence et à la bavardise. Comme l’illustre la « une » des journaux de la presse tunisoise qui rivalisent de zèle sulfurique. Les tabloïds foncent à vive allure sur tous les interdits. Scandales, enquêtes sur la corruption, secrets d’alcôve exhumés, révélations scabreuses, caricatures au vitriol, frasques des apparatchiks, potins de palais, tout y passe. Même les chaînes télé y vont, Nessma TV, Hannibal TV, la radio privée Mosaïque, s’adonnant à un fabuleux festival cathartique non-stop. Dimanche soir, Ben Brik passait en prime-time sur Hannibal TV, c’est dire…"
Des journalistes vigilants
On se souvient que, dès les premiers instants du soulèvement tunisien, les journalistes s’étaient mobilisés pour prendre les commandes de leurs médias jusque là soumis au pouvoir et à la censure. Aujourd’hui, ils veillent à installer une presse libre et préservée de "toute forme de loi répressive". C’est en ce sens que travaille notamment le Syndicat national des journalistes. Ce SNJ tunisien a été créé en janvier 2008 sur les décombres de l’ancienne Association nationale des journalistes tunisiens qui datait de 1962. Sans attendre la révolution de janvier 2011, le SNJ avait publié un rapport très critique dès janvier 2008 et avait refusé de soutenir la candidature de Ben Ali pour un cinquième mandat. Néji Bghouri, le président de cette organisation syndicale, vient de terminer, juste à temps pour le 3 mai 2011, le dernier rapport sur la situation des médias tunisiens.
Régression en Europe
Cette bouffée d’oxygène ne doit pas faire oublier les atteintes aux libertés de la presse et d’expression partout ailleurs, dans le monde. Parmi les pays les plus répressifs, et selon le rapport 2010 de Reporters sans frontières (rsf.org), le Rwanda, le Yémen, la Syrie, la Birmanie, la Corée du Nord, le Turkménistan tiennent le haut du pavé de la répression.
Cuba, la Chine et la Russie ne sont pas en reste. Cette année, RSF publie un classement des prédateurs de la presse : les 38 chefs d’Etat ou chefs de guerre qui sèment la terreur chez les journalistes.
La France mal notée
A l’autre extrémité, les pays « moteurs de la liberté de la presse » sont la Finlande, l’Islande, la Norvège, les Pays-Bas, la Suède (où existe un « Acte sur la liberté de la presse ») et la Suisse. Mais, phénomène très inquiétant, l’Union européenne voit plusieurs de ses états descendre dans le classement de RSF. La Grèce, par exemple, est à la 70ème place.
L’Italie et la France (43ème place) sont pointées par le rapport. En cause, côté français : la violation du secret des sources et le mépris des pouvoirs publics (souvenons-nous par exemple de l’affaire Woerth-Bettencourt l’an dernier, du vol d’ordinateurs chez des journalistes du Monde et du Point et la géolocalisation de journalistes d’investigation). L’an dernier également, le licenciement de Guillon et de Didier Porte, par France Inter, et la valse des humoristes qui ont suivi, n’ont pas arrangé notre image. Même chose pour la nomination du Pdg de France télévisions par le chef de l’Etat. Enfin, la concentration des médias est une pierre de plus dans le jardin de la liberté de la presse.
Les nouveaux médias du XXIème siècle
Il reste un point essentiel à traiter en matière de liberté d’expression : celui qui porte sur les nouveaux médias nés avec le développement d’internet. A l’occasion de la journée mondiale de la liberté de la presse, « nul ne peut nier, écrit l’Onu dans un communiqué que l’essor d’Internet a considérablement accru la capacité des individus et des groupes de s’exprimer librement et d’exercer le droit de chercher, recevoir et répandre des informations que leur reconnaît la Charte internationale des droits de l’homme. Plus précisément, les nouvelles plates-formes médiatiques permettent à tous les citoyens de communiquer avec d’innombrables interlocuteurs ; c’est ainsi que les blogueurs du monde entier n’hésitent pas à défier les autorités, à dénoncer la corruption, et à s’exprimer via l’Internet ».
Cette année, indique RSF, 128 net-citoyens ont été emprisonnés. Le développement des technologies ne va pas de pair avec la liberté d’opinion. La surveillance du web devient une préoccupation importante pour de nombreux états. Ainsi, la Russie est-elle en train d’investir un demi-million de dollars pour un logiciel spécialisé dans ce type de surveillance. Il devrait être pleinement opérationnel pour la fin de cette année.
Pour l’ONU, « Le droit à la liberté d’expression s’applique aussi bien à l’Internet qu’aux formes plus traditionnelles d’expression médiatique - presse écrite, radio et télévision. Tout le problème consiste à optimiser au maximum le potentiel de l’Internet et des médias numériques, sans compromettre les libertés civiles, y compris le droit à la liberté d’expression et à la protection de la vie privée ».
Philippe Allienne






































































