La presse de la Libération, entre ombre et lumière - La Lettre du Club 63 - septembre 2004

Il y a soixante ans, la nouvelle presse du Nord - Pas de Calais remplaçait celle qui avait paru sous l’occupation. Retour sur une période décisive.

Après l’invasion allemande, trois titres de la métropole lilloise, Le Grand Echo, Le Réveil du Nord et Le Journal de Roubaix, reparaissent officiellement, sous le strict contrôle de la censure allemande (1). De leur côté, L’Enchaîné et La Croix du Nord ont-ils demandé l’autorisation de reparaître ? Aujourd’hui encore, le débat subsiste.

L’Enchaîné, organe du parti communiste, prendra, à la Libération, le nom de Liberté. Avant-guerre, il est hebdomadaire. Il sera le premier journal clandestin de notre région. La presse communiste est en effet interdite par le gouvernement français, en août 1939, après le pacte germano-soviétique. La presse communiste, qui entre en clandestinité, est alors pacifiste, hostile à une guerre qui n’est pas la sienne.

Une chose est sûre : L’Humanité, ainsi que la presse communiste belge, sollicite l’autorisation de reparaître auprès de l’occupant. Ce qui n’empêchera pas les communistes de devenir le fer de lance de la Résistance dans notre région et, pour nombre d’entre eux, d’être déportés. Evidemment, la ligne éditoriale de la presse communiste changera lorsqu’Hitler attaque l’Union Soviétique, en 1941.

Lucien Dewerse, héros méconnu

Le Grand Echo reprend sa publication le 1er août 1940, après l’intermède des « cinq journaux réunis ». Pendant quelque temps, à la demande du préfet Carles, les cinq quotidiens nordistes (La Croix du Nord, La Dépêche, Le Grand Echo, Le Journal de Roubaix et Le Réveil du Nord) sont en effet imprimés sur une même feuille. Après l’invasion, la parution continue, à l’occasion suspendue par une éphémère publication de l’occupant, La Gazette de Lille.

Le responsable de la feuille commune aux cinq journaux est Lucien Dewerse, employé aux services techniques du Grand Echo. Après avoir tenté d’obtenir la publication des communiqués Alliés, à côté de ceux des Allemands, il fait paraître une photo du monument des fusillés lillois (abattus par l’occupant entre 1914 et 1918) et un portrait de Churchill, à coté de ceux de Pétain et d’Hitler. Arrêté, Lucien Dewerse mourra en déportation.

Le Réveil reparaît en même temps que L’Echo, qui accueille dans ses colonnes les informations du Journal de Roubaix. Ce dernier reparaîtra quelques semaines après. Selon leur témoignage devant la cour de Justice, ses propriétaires ont demandé l’avis du cardinal Liénart, qui aurait approuvé en ces termes : « Vous avez charge d’âmes ». Un quotidien disparaît à jamais : La Dépêche, proche des milieux économiques nordistes, imprimé rue Nationale. Enfin, La Croix du Nord, alors journal des évêchés, ne paraît plus malgré, semble-t-il, une demande en ce sens. Ce sera le seul titre de la région à garder son nom après-guerre.

Condamnations, indignité et confiscations

À la Libération, les ordonnances d’Alger interdisent les journaux ayant paru en zone occupée plus de quinze jours après l’armistice. Leurs biens, en particulier les imprimeries, sont gérés par la SNEP (Société nationale des entreprises de presse). Pour la zone sud, la limite est fixée à quinze jours après l’entrée des Allemands (en novembre 1942, juste après le débarquement Alliés en Afrique du Nord). Ces biens seront attribués aux titres de la Résistance.

Dans le Nord - Pas de Calais, le Comité Départemental de Libération les répartit entre les grands mouvements de la Résistance. Ainsi, trois titres se partageront l’immeuble du Grand Echo, sur la Grand Place de Lille : La Voix du Nord, Liberté et Nord Libre. La Voix du Nord, héritière du mouvement du même nom et du journal publié clandestinement sous l’occupation, récupère le 3e étage. Mais aussi l’administration, la publicité et le service des ventes du Grand Echo.

Liberté, successeur de L’Enchaîné, organe du Parti communiste, obtient le 1er étage. C’est d’ailleurs ce titre, avec faucille et marteau, qui, pendant des années, ornera le balcon dominant la place. Enfin, Nord Libre, journal du mouvement de résistance communiste Front national (rien à voir, évidemment, avec le parti d’extrême-droite) occupe le 2e étage. Nord Libre ne vivra qu’un an.

Les premiers numéros de la presse libre paraissent le 5 septembre 1944. À Roubaix, Nord Eclair (qui réussit à paraître la veille au soir), organe du RIC (Résistants d’inspiration chrétienne) prend la place du Journal de Roubaix. Le RIC, dont fait partie Jean Catrice, le commissaire régional à l’information, deviendra ensuite le MRP. Rue de Paris, à Lille, dans un ancien couvent, paraît Nord Matin, journal de la SFIO. Le Réveil d’avant-guerre était déjà à gauche, de nuance socialiste et radicale, et soutenait la mairie. Ses propriétaires seront condamnés à la Libération.

L’homme fort de Nord Matin, grand résistant, sans liens avec Le Réveil, sera Augustin Laurent, président du Comité départemental de Libération (avant Jules Houcke). De la même imprimerie sort Libération Nord Soir, du mouvement Libération, qui disparaîtra en juillet 1949. Rue d’Angleterre, reparaît La Croix du Nord quotidienne. Elle est autorisée un jour après ses confrères. Étonnamment, son premier numéro rend hommage à la fois à De Gaulle et Pétain.

Des équipes restées en place

Le rédacteur en chef de La Voix du Nord désigné à la Libération est Léon Chadé. Ce n’est pas un membre du mouvement Voix du Nord, mais un ancien journaliste de l’agence Havas, devenue l’agence de presse officielle de Vichy, où il a donné des informations favorisant les Alliés. Il a été recruté par les propriétaires du Grand Echo. Quelques mois avant la Libération, c’est lui qui aurait réalisé une lettre d’esprit résistant à faible tirage, envoyée par la poste, sous le titre Nord-Libre (rien à voir avec le titre diffusé après la Libération). L’objectif aurait été de se mettre sur les rangs des futures publications autorisées.

Autre subterfuge : L’Echo publiera un « numéro spécial de la délivrance », sous le titre de Véritable Grand Echo, avec De Gaulle en une, dans lequel il essaie de justifier son attitude sous l’occupation. Il aurait été écrit par Léon Chadé. Le second numéro, interdit par le commissaire de la République, ne paraîtra jamais.

« Je ne sais pas faire un journal », aurait affirmé Jules Houcke, président du mouvement Voix du Nord et du Comité départemental de Libération. « J’ai votre homme », aurait répondu le propriétaire de L’Echo, en lui présentant Léon Chadé, selon Natalis Dumez (dans Le mensonge reculera, publié en 1946). Très vite, La Voix du Nord s’éloignera d’un certain esprit de la résistance, notamment à propos des violents conflits dans le bassin minier. Puis, Léon Chadé, en désaccord avec le conseil de gérance, quittera le journal. Tout comme Jules Houcke s’en ira, remplacé par René Decock.

Une longue bataille juridique

Mais le véritable fondateur de La Voix du Nord, celui qui a rédigé l’essentiel des 39 premiers numéros clandestins (sur 64), avant d’être déporté, c’est Natalis Dumez, journaliste et maire de Bailleul. Il est aidé par Jules Noutour, policier lillois qui périra dans les camps et, parmi de nombreux autres, par Pierre Hachin. Lorsque Natalis Dumez rentre de déportation, la place est prise à La Voix du Nord.

Avec d’autres membres du réseau qui s’estiment floués, il fonde l’association des Résistants Voix du Nord, qui pendant plus de 15 ans bataillera en justice. Leur avocat est André Diligent. La procédure finira par leur donner raison. La Voix du Nord a, pendant de longues années, proscrit photos et citations du sénateur et futur maire de Roubaix. A son décès, en février 2002, elle ne dira pas non plus un mot de ce combat de l’avocat, dans les nombreuses pages consacrées à sa disparition.

Tardieu sauve sa tête

Quant aux propriétaires et responsables des publications parues sous contrôle allemand, ils comparaîtront devant une juridiction d’exception. Les propriétaires sont condamnés à des peines de prison et d’indignité nationale, qui les privent notamment de leurs droits civiques (2). Ils se voient, pour tout ou partie, privés de leurs biens de presse. Des journalistes aussi sont jugés, dont un rédacteur qui a fait un reportage sur de jeunes Lillois envoyés en colonie de vacances en Allemagne. Les directeurs de rédaction et éditorialistes principaux sont sévèrement sanctionnés.

Charles Tardieu, directeur politique de L’Echo imposé par les Allemands, échappe de peu à la peine de mort que réclame la foule. Thuillier, du Réveil, et Leclerc, du Journal de Roubaix, sont également condamnés. Un journaliste, qui rédigeait les éditoriaux de L’Echo en l’absence de Charles Tardieu, est condamné à 20 ans de travaux forcés, qu’il accomplira en partie. Depuis, d’autres décisions de justice ont effacé les taches de cette période trouble.

Polémique à Nord Eclair

À Nord Eclair, une polémique surgit dès la Libération. Le rédacteur en chef, Léon Robichez, dont l’esprit résistant ne peut être contesté, a été embauché et payé par Le Journal de Roubaix, pour préparer le journal d’après-guerre. Nord Matin et Liberté publieront d’ailleurs des lettres d’embauche de la future équipe de Nord Eclair, émises par la direction du Journal de Roubaix. Idem pour le graphisme du futur Nord Eclair, créé pendant l’occupation par des spécialistes parisiens, et l’immeuble de la rue Faidherbe, loué en prévision. Par ailleurs, un proche parent de Léon Robichez était un des principaux responsables du Journal de Roubaix.

Avant guerre, Le Journal de Roubaix n’était pas diffusé à Lille, par accord avec La Dépêche, qui a disparu au début de l’occupation. La famille fondatrice du Journal de Roubaix va d’ailleurs reprendre les immeubles et l’imprimerie, le titre Nord Eclair, la propriété morale de Nord Eclair restant acquise au RIC.

Le journal connaîtra rapidement de sérieux revers financiers, faute de moyens industriels et commerciaux pour être diffusé dans toute la région, à près de trente éditions. Il se repliera dans ses bases locales et à Lille, avec l’appui des anciens propriétaires. Nord Matin, lui, est resté à l’écart de la tourmente. C’est alors l’organe officiel de la SFIO, le parti de Guy Mollet, de Vincent Auriol et de Pierre Mauroy. Les difficultés viendront plus tard.

La fin du pluralisme

Soixante plus tard, le pluralisme voulu par le Conseil National de la Résistance n’existe plus. Notre région n’a plus que deux quotidiens, dont l’un, Nord Eclair, est filiale de l’autre, La Voix du Nord. Il y a trente ans, le Nord - Pas de Calais possédait encore cinq quotidiens, reflets de la palette politique. Depuis, deux sont devenus hebdomadaires, La Croix du Nord et Liberté, tandis que Nord Matin, racheté en 1967 par Robert Hersant, fusionnera avec Nord Eclair (repris par le même Hersant en 1975), avant de disparaître.

À La Voix du Nord, les dernières décennies ont été marquées par des luttes au sommet. Tout d’abord, le profond désaccord entre Robert Décout, rédacteur en chef de 1953 à 1980, et le président, René Decock. Autre épisode : la succession de René Decock, en 1996, oppose Jean-Louis Prévost, président du directoire, et Jacques Ménard, ancien directeur de la publicité, vice-président du directoire et deuxième actionnaire. Le prix de l’action s’envole et les héritiers des actionnaires d’origine vendent à l’un ou l’autre camp. La famille de René Decock elle-même prend position financièrement.

Le Crédit Agricole entre au capital. Les opposants, menés par Jacques Ménard, obtiennent la minorité de blocage et c’est finalement le groupe belge Rossel (éditeur du quotidien bruxellois Le Soir) qui devient actionnaire majoritaire. À l’époque, Rossel sert en fait d’intermédiaire à la Socpresse (une branche de l’ex-groupe Hersant), actionnaire à 40 % du groupe belge. Tout récemment, les titres de la Socpresse, dont Le Figaro, La Voix du Nord et Nord Eclair, ont été rachetés par Serge Dassault. Plus que jamais, les logiques de groupes prévalent.

Claude VINCENT

Notes :

(1) Pour se limiter aux plus connus. Dans la région, d’autres titres feront de même, dont Le Courrier du Pas de Calais
à Arras, Le Télégramme à Boulogne, Le Petit Calaisien et Le Phare à Calais, Le Nord Maritime à Dunkerque. Retour

(2) Condamné à 5 ans de travaux forcés, Jean Dubar, propriétaire de L’Echo, verra sa peine ramenée à 4 mois de prison. En 1964, le jugement est cassé et l’État condamné à 1 franc de dommages et intérêts. Retour


 

 

 

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