Les pure players : révolution ou évolution pour les médias ?

La question se pose depuis la démocratisation du réseau et la recomposition du panorama médiatique avec l’apparition des pures players, nouveaux venus faisant le pari du tout-numérique. Pierre Haski, co-fondateur de Rue 89, l’un des premiers pures players francophones, était l’invité du Club de la presse le 13 juin dernier pour partager son avis et son expérience sur le sujet.

Lancé le 6 juin 2007, jour du second tour de l’élection présidentielle, Rue89 s’est retrouvé sous les feux des projecteurs une semaine plus tard en révélant que Cécilia Sarkozy n’avait pas voté. Une information que le JDD avait refusé de diffuser à l’époque et qui avait grandement participé à changer le regard du public sur la capacité du net à générer de l’info. A l’origine de Rue89 on trouve Arnaud Aubron, Michel Lévy-Provençal, Laurent Mauria et Pascal Riché, qui ont lancé ce projet suite à leur départ de Libération.

Pierre Haski, rédacteur en chef de Rue 89, au coté de Gaétane Deljurie et Nicolas Montard, deux membres du Club de la presse travaillant pour le pure player régional "Dailynord.fr"

L’esprit start-up

Internet est une révolution, la chose est acquise, mais dans le milieu des médias elle est arrivée plus tard qu’on ne le croît. Les grands groupes ont longtemps ignoré les us et coutumes du net, n’ayant pas conscience qu’il y avait un contenu spécifique à produire pour le web. Et quand la bulle internet a « éclaté » en 1999, les équipes travaillant sur les sites ont été réduites... alors que cette crise était financière et non pas liée à l’intérêt du web. C’est sur ce constat de base que les fondateurs de Rue89 ont lancé leur site. Avec la conviction qu’il fallait renouveler la profession et un défi, réussir à créer un site d’info en ligne, collectif. Car pour Pierre Haski « le point fondamental de la révolution numérique » c’est l’irruption du lecteur, qui devient à la fois consommateur et producteur potentiel d’information. La gestion de la communauté devient alors une nécessité. Cela se traduit par une organisation particulière du travail, avec des journalistes qui consacrent deux tiers de leur temps à des tâches spécifiques au web : animation de la plate-forme, modération des commentaires, réponses aux lecteurs. La souplesse de la structure permet également de mobiliser plusieurs journalistes sur une actualité brûlante. Rue89 s’est également doté de sa propre équipe de développeurs qui permet de créer rapidement des solutions et contenus adaptés au web : infographie, applications interactives, créations de liens et référencement... Un choix revendiqué par Pierre Haski de gérer en interne tous les aspects du site, pour en préserver la réactivité et la crédibilité. La petite équipe qui a lancé le site compte aujourd’hui 25 personnes, dont 17 journalistes. Elle s’appuie aussi sur une douzaine de pigistes réguliers et des contributeurs non rémunérés. Depuis sa création le site en compte 3000, parmi lesquels une soixantaine de bloggers réguliers, dont la spécificité est d’écrire uniquement en fonction de leurs centres d’intérêts, avec une approbation finale avant diffusion. C’est ce qui explique que 30 à 40% des articles mis en ligne n’ont pas été décidés lors de la conférence de rédaction. Loin de disperser la ligne éditoriale, ces contributions font l’intérêt du journal qui cultive la « sérendipité  », notion que Pierre Haski définit comme étant le fait de « trouver ce que l’on ne cherche pas »... Un esprit en adéquation avec celui du web.

Concurrence et modèle économique

Les pures players français ont occupé une place plus grande en France que chez nos voisins européens. En Allemagne ou au Royaume-Uni par exemple, la presse traditionnelle a mieux résisté au tournant numérique et laissé moins d’espace pour la création de nouveaux acteurs. A leur lancement on ne reconnaissait pas à ces nouveaux venus, Rue89 et Médiapart entre autres, la même légitimité qu’aux journaux papiers. Ils ont donc rapidement dû acquérir une crédibilité pour exister, changeant par la même occasion le regard du public et des concurrents sur les médias en ligne. Pour Rue89 cela s’est traduit par exemple par le choix de ne pas diffuser de dépêches, évitant ainsi en partie l’écueil de l’instantanéité et les questions qu’elle pose sur la fiabilité des informations. Un virage ressenti assez rapidement par les premiers intéressés : « au lancement on se sentait différent, mais petit à petit on a été mis dans le même panier que tout le monde » confie Pierre Haski. Pour faire avancer cette reconnaissance, les médias en ligne se sont dotés de leur propre syndicat, le SPIIL (syndicat de la presse indépendante d’information en ligne). En parallèle les médias traditionnels se sont réveillés et ont massivement investi pour rattraper leur retard. Le secteur reste donc extrêmement concurrentiel.

Deux constatations de Pierre Haski résument bien la situation économique de Rue89 : « on a pas trouvé la martingale économique », « on a surestimé notre capacité à faire tout ça [construire un modèle économique, gérer la concurrence...] ». Le titre a eu quelques difficultés à gérer le passage compliqué du statut de start-up à celui d’entreprise. Une grosse baisse des tarifs publicitaires en 2008 (-30% sur le web) n’a pas permis d’atteindre les prévisions malgré les 2,5 millions de visiteurs uniques par jour. L’équilibre comptable a tout de même été atteint en diversifiant les sources de revenus. Le développement d’un savoir faire spécifique a permis de lancer une activité de création de site internet et une offre de formation qui à elle seule représente 30% du chiffre d’affaires. Autre piste explorée, la création de franchises locales avec le lancement de Rue89 Strasbourg et Rue89 Lyon. Les fonds disponibles ne permettant pas d’investir pour développer l’entreprise, trois augmentations de capital ont été réalisées en trois ans avant un rapprochement avec le groupe Nouvel Observateur. Un nouvel actionnaire unique qui laisse le pure player maître de sa ligne éditoriale et de sa gestion et devrait permettre des partages de compétences réciproques.

N.B.

Site d’information en ligne, une rédaction comme une autre

Comment fonctionne la rédaction d’un site d’information en ligne ? Pour Rue89 cela se passe comme dans n’importe quel autre journal, à la différence que le rythme de parution est continu. Une grande conférence de rédaction rassemble les 17 journalistes tous les jeudis (les internautes peuvent tchater avec un des journalistes à la fin de celle-ci sur le site de Rue89). Des points journaliers ont lieu tous les matins pour adapter le programme et définir les sujets nécessitant une attention particulière. Les journalistes ont tous une thématique dominante mais l’accent est mis sur la polyvalence. Une qualité mise à profit par le travail spécifique au web : animation, modération etc.


 

 

 

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