Les rédactions en quête d’invention face à l’évolution des médias Jean-Marie Charon partage son analyse au Club de la presse HDF

, par communication@clubdelapressenpdc.fr

Les transformations technologiques et sociologiques sont au cœur de l’évolution des médias. C’est sur ce postulat que le sociologue des médias Jean-Marie Charon s’est basé pour analyser les transformations stratégiques et organisationnelles qui ont profondément changé le fonctionnement des rédactions de la presse écrite dans son dernier ouvrage "Rédactions en invention - essai sur les mutations des médias d’information" (éd.UPPR). Il constate notamment que l’on commence à sortir d’une longue période qui a vu les licenciements se succéder. Une perspective positive, mais pour bien comprendre ces « rédactions en invention », il était intéressant de revenir sur les facteurs qui ont forcé les médias à imaginer des solutions pour continuer à exister.

Évidemment, la multiplication des terminaux a modifié la façon dont les lecteurs « consomment » l’information. Jean-Marie Charon relate que l’équipe du Guardian a analysé cette « consommation » pour se rendre compte que les usages variaient en fonction du moment de la journée et du type de terminal. Ainsi, le smartphone est plutôt utilisé le matin, pour une information synthétique, l’ordinateur en cours de journée, pour une information plus complète et la tablette le soir, pour une lecture approfondie ou du divertissement. Cette omniprésence du numérique a mis les grands groupes de ce secteur en concurrence directe avec les groupes de médias. Google, Facebook et consorts captent désormais une grande partie des ressources publicitaires, « Google fait 2 à 3 fois l’audience du Figaro » chiffre le sociologue. Face à cette puissance, le changement de stratégies était inévitable.

La fin de l’illusion de la gratuité

Le sociologue Jean-Marie Charon, interrogé par Mathieu Hébert, vice-président du Club de la presse HDF

« L’info gratuite devient compliquée » explique Jean-Marie Charon, précisant « le modèle gratuit demande une masse d’audience pour être comparable à Facebook, Google et autres. Pour être bien rémunéré, il faut être devant ». Et force est de constater que la concurrence frontale avec les géants américains demande des moyens énormes, que les groupes de presse français ne possèdent pas. On se rappelle de la chute de Rue89, considéré comme un pionnier des pure-players, qui est finalement devenu une rubrique du Nouvel Obs. Plus récemment, c’est Buzzfeed France qui a fermé ses portes. là encore le titre avait réussi à trouver un lectorat, sans atteindre toutefois les objectifs de rentabilité à deux chiffres attendus par les investisseurs américains. La presse est-elle condamnée ? « Il n’y a pas de modèle économique sûr, mais des solutions commencent à émerger » rassure le sociologue qui identifie trois types de stratégies.
- La courses aux audiences : pour ceux qui croient encore au contenu gratuit et souhaiteraient « continuer sur ce créneau, il faut être très fort, d’où les regroupements entre Le Monde et le Huffpost, Rue 89 et le Nouvel Obs... »
- Le retour à la qualité pour une valeur ajoutée : celle-ci implique des formules payantes et aucun contenu gratuit, c’est le cas notamment pour de nombreux pure-players comme Mediapart, Médiacités, LesJours...
- Un hybride des deux précédents, mi-gratuit/mi-premium : c’est le modèle retenu par de nombreux titres « historiques » de la presse nationale et régionale comme le Monde, la Voix du Nord.

D’autres titres ont choisi de développer des activités annexes : l’événementiel (ex : le Télégramme sa société Pen Duick qui organise la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro etc.), la création de contenus pour des marques par des équipes spécialisées (ex, 20 min, Street Press...). Des activités qui permettent aux titres de garder leur indépendance, sans tomber dans le piège du publi-rédactionnel, très mal perçu par le public.

Le public change, les contenus s’adaptent, les rédactions se réorganisent.

Dans le public, journalistes et étudiants en journalisme

Jean-Marie Charon rappelle une évidence, « le public jeune ne va plus vers la presse imprimée ». C’est un fait, les médias traditionnels doivent donc s’adapter, car « leur métier n’est pas de fabriquer du papier, c’est de trouver un public ». Pour attirer de nouveaux lecteurs les titres doivent innover dans la présentation de l’information, dans sa forme (notamment la réalité virtuelle) et dans sa personnalisation. Pour cela, il faut recruter des gens qui ont une culture numérique, ne venant pas uniquement venant du journalisme et surtout « faire émerger des envies de journalistes pour développer des choses vers certains publics ou sujets ».
Pour créer les nouveaux contenus adaptés au web, le premier réflexe des managers a été de créer de grandes rédactions web. Ce n’était pas le bon modèle. Le web n’étant finalement pas un nouveau média, mais un complément à ceux qui existent déjà. Pour relever ce défi, Le Guardian (quotidien d’information britannique) a créé des pôles : vidéos, data, participatif (veille, réseaux sociaux, évènement, identifier les témoins, des experts) qui collaborent en mobilisant des compétences spécifiques. Autre possibilité, faire appel à un prestataire extérieur, comme Ouest France qui s’appuie sur une start-up pour la création de Dimoitou, son journal numérique destiné aux 7-12 ans qui propose du décryptage en fonction de l’âge du lecteur et leur donne la possibilité de réagir. La Voix du Nord quant à elle a choisi de créer des pôles éditions chargés d’enrichir les contenus créés par les rédactions. Pour le moment, peu de journaux français ont réellement scindé production et traitement de l’information. Cela pose de nombreuses questions sur l’autonomie laissée aux équipes d’éditeurs : choix des supports de diffusion (papier, web réseaux sociaux), spécialisation (papier, vidéos…).
Ce grand « chambardement » ne se produit pas à la même vitesse partout. Si la presse quotidienne nationale cible un lectorat éduqué, très réceptif aux nouvelles formes d’information, la PQR a quant à elle un public plus rural, moins connecté. Il est alors difficile d’évoluer si le public ne suit pas.

Restaurer le lien confiance

En parallèle aux questions d’organisation, d’équilibre économique, le lien entre les titres et le lectorat doit aussi être restauré. Actuellement, le niveau de confiance dans les médias est déplorable. Mathieu Hébert, vice-président du Club de la presse, soulignant une vision souvent irrationnelle du journaliste par le grand public, tantôt taxé de gauchiste ou de suppôt du capitalisme. Interrogé sur l’opportunité de créer un « Conseil des journalistes », Jean-Marie Charon s’est déclaré plus favorable aux méthodes de médiation. Selon lui, « il faut aussi introduire dans l’ADN des rédactions qu’on peut se tromper et qu’il faut savoir le reconnaître : les erreurs, c’est au jour le jour ».
La confiance du public reviendra aussi par la capacité des rédactions à associer le lecteur, lui proposer de réfléchir à des sujets, d’en proposer, ce que le spécialiste appelle « le journalisme de solution ».

Retrouvez l’intégralité de cette rencontre en vidéo sur notre site :
https://clubdelapressehdf.fr/le-sociologue-des-medias-jean.html


 

 

 

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