Philippe Rochot - Le reportage « pour mémoire »

Homme de télévision, le journaliste Philippe Rochot ne s’est jamais séparé de son appareil photo en 40 ans de reportages. Il en tire un livre (1), « pour mémoire ». Il était l’invité de « Regards de Presse », le rendez-vous du Club et du Furet du Nord, à Lille le 11 janvier 2016.

Un an après, la France est-elle Charlie ou non ? Comment observez-vous le travail des confrères un an après ?

Les attentats, je les ai vécus comme vous. J’étais à Paris. J’ai éprouvé le besoin d’en parler, d’aller sur place. J’ai pris mon appareil photo. J’ai guetté la façon dont les journalistes en ont parlé. Quand on a cette masse d’information, cette rapidité, il y a des dérapages, comme ces journalistes qui ont parlé de la présence des otages dans les caves de l’Hyper Casher. Mais globalement sur les attentats de janvier comme de novembre, les journalistes ont quand même bien fait leur boulot.

La France est-elle encore Charlie ou pas ?

C’est un autre débat. Quand je vois le nombre d’exemplaires vendus par Charlie Hebdo, je pense que la France est attachée à la liberté de la presse.

Vous étiez adolescent dans les années soixante. Qu’est-ce qui vous a incité à vous tourner vers le journalisme ?

J’ai toujours voulu faire cela. Je suis né à Dijon. Quand on a 14 ou 15 ans à Dijon, on a envie de vivre le monde au rythme de l’actualité, on a envie de partir. J’ai toujours eu envie de ce métier, ce regard sur le monde. A l’école de journalisme on nous disait que le métier était bouché et qu’au mieux on serait secrétaire de rédaction dans un journal local. Ça me faisait flipper. J’ai pu réussir cependant. Je n’oublie pas que j’ai commencé en présentant les journaux d’actualité à la radio à Lille. Puis France Inter m’a proposé un stage, puis Beyrouth, deux mois avant le déclenchement de la guerre du Kippour. Je n’oublie pas que c’est à Lille que tout à commencé.

Avez-vous gardé des souvenirs de l’école supérieure de journalisme de Lille ?

A l’époque, elle était située boulevard Vauban (alors rattachée à l’université catholique, NDLR). On n’avait pas d’atelier. Je vois que cela a changé et qu’on propose à Lille une formation technique. Mais l’essentiel, c’est la culture générale et c’est ce que j’ai apprécié d’ailleurs. La technique, ça peut toujours s’acquérir.

Quelle est la meilleure qualité d’un journaliste ?

Il y en a plusieurs. La curiosité, l’envie de connaître les autres, le monde, la rapidité, l’efficacité. J’aime cela : c’est la tête et les jambes. Ce travail ne consiste pas seulement à s’asseoir devant un ordinateur. Il faut pouvoir s’intégrer à l’événement qu’on couvre. C’est cela, le bonheur d’être journaliste.

Philippe Rochot, grand reporter et auteur de « Reportages pour mémoire »

Avez-vous des rites que vous observez lorsque vous arrivez sur un terrain ? Lesquels ?

A chaque reportage ses rites différents. Si je n’ai pas besoin de visa, je suis rapidement sur l’événement. Si je dois attendre un visa une semaine, je prépare le terrain, je me rapproche d’un contact local. Réagir tout de suite est dangereux. Après plusieurs heures d’avion, on arrive sur place parfois moins informé que le collègue de la rédaction à Paris. C’est là que peut survenir le dérapage.

Allez vite, ce n’est pas bon ?

Non. On nous demande d’aller plus vite car il y a la concurrence. Il y a une telle masse d’images à disposition que les télés diffusent parfois sans vérifier.

Homme de télévision, vous avez toujours votre appareil photo. Quelle place la photo occupe-t-elle pour vous ?

J’aime l’image fixe. Je la préfère à la vidéo. Elle permet d’éterniser l’information. A l’origine d’ailleurs, je me destinais à la photo. Je voulais couvrir la guerre du Viet Nam. Il y avait là-bas l’opportunité de percer comme photo journaliste. Plus tard, à l’issue de mon séjour de six ans en Chine, j’ai passé deux mois avec mon appareil photo à couvrir l’islam de Chine. Je n’étais plus surveillé comme quand j’étais correspondant télé. La photo, c’est plus souple. Je le fais seul, comme j’écris mes textes seul. Alors qu’à la télévision, du moins quand j’ai commencé, on travaillait en équipe de quatre personnes : un rédacteur, un cameraman, un preneur de son et un éclairagiste. On travaillait avec du film, pas avec du numérique.
(…) De plus, la photo, au moins, reste. Souvenez-vous de la scène de Kim Phuc, la petite fille courant nue, brûlée au napalm, au Viet Nam. Elle a été filmée par des télévisions. Mais ce qui reste, c’est cette photo. J’ai pris une photo de cadavres de soldats iraniens gazés par l’armée irakienne. Cette image reste.

D’où vous vient ce goût de l’Orient ?

C’est venu avec le Viet Nam. Le Moyen-Orient est venu après. Pour mon service national, j’ai demandé à travailler comme coopérant dans les journaux francophones du Viet Nam. On m’a dit que ce n’était pas possible et on m’a proposé de m’occuper des journaux francophones à la radio en Arabie Saoudite. J’ai mieux compris le conflit israélo-palestinien. Puis Beyrouth, deux mois avant le début de la guerre du Kippour, Chypre, juste avant le débarquement de l’armée turque, puis la guerre civile au Liban...

Etes-vous un reporter de guerre ?

Je n’aime pas beaucoup ce mot. Il est vrai que quand on s’intéresse au Moyen orient, on n’échappe pas à la guerre. Mais ce n’est pas que cela. J’aime ces régions, j’aime ses populations. Je me qualifie simplement de journaliste. Il n’y a pas de grand et de petit reportage. Avant, c’est le caractère exotique qui faisait qu’on parlait de « grand » reportage. Au-delà de 2 000 km, c’était du grand reportage. Or on peut réaliser un très bon reportage à Calais.

Une grande modernité n’empêche pas la barbarie...

Quand j’ai commencé à travailler au Moyen orient, je pensais qu’en fin de carrière, je connaîtrai la paix. J’ai fait une mauvaise analyse.

Le métier a évolué. Qu’en retenez-vous ?

La plus grande évolution porte sur la transmission des reportages. S’il n’arrive pas à temps, il n’aura pas de portée. J’ai souffert de ça. Au Tchad dans les années 1980, c’était le début de la vidéo. On ne connaissait pas internet. La seule façon de faire parvenir le reportage à la rédaction était de confier le film à un passager. Problème : entre N’Djamena et Paris, il n’y avait qu’un vol par semaine. Ou il fallait louer un petit avion (8 à 10 000 dollars) pour rallier Libreville au Gabon, où il y avait une position satellite.

Aujourd’hui, le satellite change tout. Je trouve cela formidable. On peut envoyer immédiatement son sujet. Le problème c’est qu’on peut vous demander un reportage à 18 h pour une diffusion à 20 h. C’est l’envers du décor.

Vous souvenez-vous d’un reportage fondateur, ou marquant ?

Je me souviens qu’à Damas, j’avais assisté à l’échange de prisonniers israéliens et syriens : dix Israéliens contre 400 Syriens. Un des meilleurs reportages se passait en 1980, lorsqu’on a rejoint l’Afghanistan à pied, à partir du Pakistan, marchant pendant un mois et demi. C’était avant les jeux olympiques de Moscou. On suivait un groupe de moudjahidines qui devaient livrer des armes contres l’URSS. On mangeait ce qu’ils mangeaient, c’est-à-dire pas grand chose. Blanc, on me prenait parfois pour un Russe. Il n’y avait pas de téléphone. J’ai prévenu ma rédaction et ma femme que je partais, sans savoir quand je reviendrais. Au final, cela a donné un reportage de vingt minutes, mais qui a été vu par des millions de personnes.

Je suis membre du jury du Prix Albert Londres. Je suis agréablement surpris de constater que des jeunes cassent leur tirelire pour effectuer des reportages. Mais ils le font de leur propre chef. Les rédactions ne prennent aucun risque : elles achètent éventuellement le sujet après coup.

Vous avez été pris en otage au Liban en 1986. Dans quelles circonstances ?

La France était quasiment en guerre avec l’Iran, en fournissant des armes à l’Irak. L’Iran organisait des attentats en France et au Liban, et prenait des otages. Quand j’ai été capturé, avec mon équipe, aucun otage précédent n’avait été libéré. J’ai été libéré après quatre mois. Comme je ne voulais plus vivre cela, j’ai demandé à partir ailleurs. J’ai été en Allemagne, et j’ai vu la chute du mur de Berlin. Je me souviens que, souhaitant recueillir la parole des habitants, c’est nous qui leur apprenions que le congrès du parti communiste allemand autorisait la circulation dans les deux sens. Des gens pleuraient en l’apprenant.

Vous avez aussi travaillé en Chine. Comment travailler là-bas ?

Il y a de la censure. Il ne faut jamais affronter frontalement les autorités. Il m’est arrivé de demander une autorisation pour un reportage, d’essuyer un refus et de le faire quand même sans avoir de problème. Je me souviens d’un reportage sur la contamination par le sida d’habitants de villages. On m’a expliqué ensuite que finalement, cela arrangeait le pouvoir central, qui critiquait l’attitude des autorités locales du parti. (...) Il y a beaucoup de choses à dire sur la Chine. L’actualité, c’est peut-être la lutte contre la pollution, que le pouvoir considère comme une bombe à retardement. En six mois, il a imposé que, s’agissant des deux roues, seuls les véhicules électriques étaient autorisés dans le centre de Pékin. Inimaginable en France. On ne peut pas dire que la Chine soit un pays communiste, car le capitalisme y est le plus sauvage. Mais le Parti communiste chinois demeure l’épine dorsale du pays. C’est une politique directive que mène le pays.

Quel reportage n’avez-vous pas fait qui vous attire ?

J’approfondis plutôt les sujets et les endroits visités. Je me suis intéressé à la Chine musulmane, par exemple. J’ai envie d’y retourner. Je veux voir comment cela fonctionne. Et cela fonctionne plutôt mal, notamment dans l’ouest du pays, avec la minorité ouïgour.

Que dire à une jeune journaliste ?

D’abord de ne pas se décourager.

Confronté aux atrocités, êtes-vous optimiste ?

Sur les conflits, j’ai rencontré plus de gens de valeur que des crapules, tant dans les ONG, chez les journalistes, que dans les gens qui témoignent. Il n’y a pas que des crapules dans ce monde. Quand on couvre ce type d’événements, on n’a pas le temps pour les états d’âme. Ils viennent après. Et puis ça passe.

Propos recueillis par Mathieu HEBERT
Vidéo par Philippe Bruyelle

Les propos de Philippe Rochot sont extraits d’une rencontre « Regards de Presse », co-organisée par le Furet du Nord et le Club de la Presse Nord-Pas de Calais, à Lille le 11 janvier et animée par Françoise Objois.

(1) Philippe Rochot, « Reportages pour mémoire. 40 ans de journalisme de l’Arabie à la Chine ». Préface de Jean-Paul Mari. Ed. Erick Bonnier, coll. Encre d’orient, octobre 2015.


 

 

 

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