Mort d’un journaliste

Il est toujours difficile d’écrire quelques lignes sur un confrère que l’on ne reverra plus. Rude tâche que de faire la voix du mort pour celui que l’on n’entendait plus. Pourtant. Joseph Raguin était bien las. Clopin, clopant. Mais là. Avec ses cheveux flottants, sa chemise blanche, son imper ouvert comme les ailes du désir.

« Joseph Raguin, c’était une plume, la plus pénétrante, assurément. Elle fouillait l’esprit humain, en extirpait les ombres immenses et les rais de lumière, les souffrances et les nuances  ». Ainsi commence la courte nécrologie publiée dimanche, en bas de la page Région de La Voix du Nord.

« Une plume ». Voilà qui est écrit. Il n’en est pas de si nombreuses en cette époque formatée. En février 2000, les lecteurs du Monde découvraient deux pages étonnantes : un portrait de Julien Gracq intitulé « Julien Grach, un homme à distance ». L’auteur du « Rivage des Syrtes » refusait jusque là toute interview. En 1999, Joseph Raguin l’a rencontré à plusieurs reprises dans sa villa de Saint-Florent-Le-Vieil, dans le Maine-et-Loire.

L’écrivain avait posé trois conditions que notre confrère avait acceptées : pas de prise de note, pas d’enregistrement, pas de questions ! Mais lorsque Joseph Raguin a proposé son article à La Voix du Nord, où il travaillait depuis 1981, le quotidien a refusé. Un tel papier n’entrait pas dans le format, dans la ligne éditoriale. Notre confrère s’est alors tourné vers le Monde qui ne se fit pas prier. A Lille, on n’a guère apprécié : une semaine de mise à pied.

La Voix était pourtant citée par le quotidien du soir. Mieux, le portrait de Grach a été republié en décembre 2007, à l’occasion de sa mort. Il est aujourd’hui référencé dans les ouvrages et magazines littéraires. Devenu nordiste, l’Angevin Raguin avait réussi là où les plumes parisiennes avaient échoué. Il visait certes bien loin du formatage que défend André Soleau dans son livre autobiographique « La Voix du Nord, la grande braderie ».

Mais deux ans plus tôt, en 2005, la Voix du Nord se sépare de son collaborateur. Joseph était de venu « ingérable  », selon la formule consacrée. Il n’avait rien d’un saint. Personne ne dira le contraire. Admirateur de Rimbaud, de Pessoa, de Bataille, de Cioran, de Sollers, ce passionné de littérature était torturé. Il était aussi un provocateur. Et un révolté. Ingérable donc…

Encore étudiant en littérature, en février 1981, il a été remarqué par Bernard Pivot qui l’a invité dans son émission « Apostrophe  ». « Je fus l’un des rares invités sans livre de votre défunte émission « Apostrophes ». écrira-t-il plus tard. « Mon seul écrit d’alors : une lettre. La sortant de votre poche, vous l’aviez lue à l’antenne. J’y réclamais une réforme de l’enseignement des lettres modernes à l’Université, sur fond d’appel à la révolte. Ma présence sur votre plateau n’avait qu’un but : témoigner de mon enthousiasme pour un livre qui m’avait sonné, Paradis, de Philippe Sollers, un direct social en plein silence littéraire.  » (Le Monde).

C’est cette même année, 1981, qu’il est arrivé dans le Nord. Originaire d’Angers, il avait débuté sa carrière de journaliste au « Courrier de l’Ouest » avant d’être embauché à La Voix du Nord, à la locale de Maubeuge. Dix ans plus tard, il est arrivé à Lille, au service des archives où il a rédigé de nombreuses nécrologies. Il a ensuite travaillé au desk Enquêtes, en région.

Vendredi 3 juin, il a tiré sa révérence. Discrètement, pour une fois. La fois de trop. Salut p’tit frère. Tu nous fiches les boules. Te voilà parti pour un très long entretien, sans prise de notes, sans prise de tête. Dors en paix. Nous aurions dû mieux t’écouter.

Philippe Allienne


 

 

Les offres d'emplois Sélectioner un onglet


 

La Vie du Club

ESPACE PRESSE



Petit Kiosk Culture : la série vidéos des richesses du tissu culturel et du patrimoine des Hauts-de-France- Saison 3


Le Club de la presse Hauts-de-France a lancé Petit Kiosk Culture, une série vidéos destinée à valoriser la richesse du patrimoine de la région et à découvrir les coulisses de son tissu culturel foisonnant. Pour cela, nous sommes partis à la rencontre des acteurs culturels et artistiques des Hauts-de-France. Du patrimoine historique au théâtre en passant par la littérature, la musique ou les arts visuels.


Petit Kiosk Média : Vous avez une question ? Des experts vous répondent !


Petit Kiosk est une création du Club de la presse Hauts-de-France. Pour participer à cet outil pédagogique, les collégiens et lycéens peuvent envoyer leurs questions en vidéo au Club de la presse : direction clubdelapressenpdc.fr.