Journalistes en zone de conflits : quels dangers pour quels enjeux ?

Il y avait tout juste onze mois, ce lundi 29 novembre, qu’Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier, ainsi que leurs trois collaborateurs Mohamed, Ghulan et Satar, ont été enlevés en Afghanistan. Ce jour-là, pour continuer de penser à eux, les étudiants de l’Institut des stratégies et des techniques de communication (ISTC) de Lille avaient organisé une conférence-débat, « Journalistes en zone de conflits : quels dangers pour quels enjeux ? », en présence de deux ex-otages journalistes.

C’est Mathieu Hébert, journaliste à Liberté Hebdo et administrateur du Club de la presse, qui animait le débat dans l’amphithéâtre Noël Copin de l’ISTC où étaient invités trois grands reporters, Jean-Louis Normandin, ex-otage au Liban en 1986, Jean-Paul Ney, ex-otage en Côte d’Ivoire en 2009, Éric Dussart (Voix du Nord), ainsi que Philippe Allienne, journaliste et président du Club, Patricia Philibert, porte-parole du Comité de soutien à Hervé et Stéphane, et Roger Lecointe, cousin germain de la maman d’Hervé.

(de gauche à droite) Eric Dussart, Jean-Paul Ney et Jean-Louis Normandin.

Il convient d’abord de rappeler qu’il arrive malheureusement que certains journalistes otages meurent, comme Daniel Pearl (USA), décapité au Pakistan en 2002, comme Enzo Baldoni (Italie), exécuté en Irak en 2004, comme Brice Fleutiaux (France), emprisonné en Tchétchénie, qui se suicide après son retour en 2001. D’autres disparaissent sans que leur famille ne connaisse la vérité sur leur sort, comme Guy-André Kieffer en Côte-d’Ivoire en 2004 et Fred Nérac en Irak en 2003.

Quel sort pour les fixeurs ?

Jean-Louis Normandin, ex-otage au Liban en 1986

Enlevé le 8 mars 1986 au Liban avec trois collègues d’Antenne 2, Philippe Rochot, Georges Hansen et Aurel Cornea, Jean-Louis Normandin a été détenu pendant 628 jours dans des «  conditions révoltantes », où son univers se limite à une chaîne et quatre murs. Ils étaient venus filmer une manifestation du Hezbollah au Liban. Ils succédaient tragiquement aux enlèvements un an plus tôt à Beyrouth des deux diplomates Marcel Fontaine et Marcel Carton, du journaliste Jean-Paul Kauffmann et du chercheur Michel Seurat (qui devait mourir en captivité). C’est après sa libération que Jean-Louis Normandin apprend la mort de Coluche et la catastrophe de Tchernobyl. S’il a continué à travailler à France 2, il est aussi le président d’Otages du monde, qui entend sensibiliser le public à la situation des prises d’otages et aider les otages libérés et leurs familles.

Jean-Paul Ney, ex-otage en Côte d’Ivoire en 2009

Spécialisé quant à lui dans les questions militaires et géostratégiques, Jean-Paul Ney a été enlevé et emprisonné à Abidjan le 27 décembre 2007, accusé de participer à un putsch contre Laurent Gbagbo, président ivoirien, alors qu’il couvrait pour l’agence Gamma le probable retour de la rébellion sur la capitale ivoirienne. Expliquant avoir passé « 497 jours enchaîné devant un mur », il affirme avoir été l’objet de «  pressions physiques, pour ne pas dire de tortures ». Pour lui, les otages ne sont que « de simples pions  » dans les stratégies géopolitiques internationales, allant jusqu’à évoquer leur « valeur marchande ». Ancien de Canal + et de iTélé, il couvre aujourd’hui en indépendant les terrains de conflits au Moyen-Orient, en Afrique et enseigne la photographie de reportage, le grand reportage à l’École supérieure de journalisme de Paris où il forme les futurs correspondants de guerre. Jean-Paul Ney et Jean-Louis Normandin plaident d’ailleurs pour que les étudiants en journalisme soient formés au grand reportage en zone de risque.

Pour sa part grand reporter à la Voix du Nord, Éric Dussart a couvert la Bosnie, le Kosovo, Haïti… Il se félicite de n’avoir jamais été otage et rappelle néanmoins que « les zones à risques ne sont pas seulement les zones de guerre ». Il est régulièrement sollicité pour évoquer les conditions difficiles de son métier.

Arrivent les questions venues des gradins. Elles sont variées et plutôt pertinentes. Quid des « fixeurs », ou collaborateurs, des deux journalistes ? Quel sera leur sort après leur libération ? Comment tenir quand on est en détention pendant si longtemps ? Pense-t-on s’évader ? Comment se déroulera le retour et la réinsertion de Ghesquière et Taponier ?

Mathieu Hébert, journaliste à Liberté Hebdo et administrateur du Club de la presse au coté de Philippe Allienne, journaliste et Président du Club de la presse

C’est Patricia Philibert, porte-parole du Comité de soutien, qui évoque en premier les trois accompagnateurs des deux journalistes français, Mohamed, Gulan et Satar. « Il ne faut pas les oublier, s’inquiète-t-elle après avoir noté avec émotion qu’il y a onze mois, jour pour jour, ce 29 novembre, que les cinq hommes ont été enlevés. « D’autant qu’ils seront considérés comme des traîtres par les talibans, eux et leurs familles, après leur libération, souligne Roger Lecointe, petit cousin d’Hervé Ghesquière, s’ils n’obtiennent pas un visa pour la France ». Personne ne semble apprécier le terme « fixeur » autour de la table. Un vocable que l’on utilise aussi dans les reportages sur les banlieues et les quartiers aujourd’hui. Jean-Paul Ney rappelle que ces « fixeurs » sont à 90% des journalistes locaux que, pour sa part, il rémunère lui-même sur sa note de frais, « ils déblaient le terrain, parlent la langue et les dialectes, et ils ont un minimum de contacts ». « Au Club de la presse, précise Philippe Allienne, nous préférons employer le terme de « collaborateurs », même s’ils ne bénéficient malheureusement d’aucun statut actuellement dans les journaux français ».

Qu’on leur fiche la paix !

« On nous dit, indique Jean-Paul Ney, qu’il est à 150% sûr que les journalistes otages sont vivants, qu’ils seraient en bonne santé, pourtant la dernière preuve de vie dont nous disposons est la vidéo tournée par les ravisseurs et diffusée le 12 avril sur France 3 ». Et Jean-Louis Normandin de revenir sur l’historique du dossier des otages qui avait mal démarré : les directives des autorités en début d’année appelant à la discrétion, les petites phrases assassines de Claude Guéant, du général Georgelin, du président Sarkozy lui-même (« imprudence coupable », « irresponsables », « ils coûtent cher à la nation »…), les premiers rassemblements de soutien début mars « aux journalistes de France télévisions otages en Afghanistan », et puis la divulgation par les médias de leur identité et de leurs photos.

Éric Dussart de la Voix du Nord

Quand on est journaliste en zone de conflit, le danger est permanent. «  L’instinct est fondamental, confie Jean-Louis Normandin, il faut toujours réévaluer le danger, savoir interpréter les hésitations de son « fixeur » et ne pas céder aux pressions de sa rédaction  ». En détention, comment fait-on pour tenir ? « J’essayais de me déconnecter le cerveau, répond Jean-Paul Ney, de m’interdire toute émotion  ». « Le plus difficile est de tenter de sauvegarder sa santé mentale, ajoute Normandin, il faut réussir à enfouir tous ses sentiments et ses souvenirs pour pouvoir survivre ». Les deux ex-otages sont d’accord pour affirmer qu’avoir vent de la mobilisation en France redonne confiance et courage pendant des jours, voire des semaines. Quant à l’idée de s’évader, c’est «  trop compliqué, voire suicidaire, rétorque Normandin, mieux vaut éviter de risquer d’être exécuté ».

Roger Lecointe raconte que sa cousine, la maman d’Hervé Ghesquière, qui est malade, lui dit souvent qu’elle aimerait que son fils revienne comme avant. Il est alors obligé de lui répondre : « N’y pense plus, il ne reviendra pas “comme avant“, il ne sera jamais plus comme avant… ». Jean-Louis Normandin évoque la prise en charge des otages à leur retour. « Avant tout, un long débriefing avec les militaires, puis soutien et suivi psychologique. C’est le cadre normal  ». Évoquant la petite phrase, chargée de menaces, prononcée en février par le président Sarkozy (« Ils devront rendre des comptes  »), Philippe Allienne apporte une conclusion en déclarant : «  Je formule ici un souhait, c’est que, à leur retour, on leur fiche la paix. J’espère que, si on leur demande des comptes, la profession et toutes les organisations qui les soutiennent actuellement sauront intervenir fermement pour dénoncer cela ! ».

Texte et photos : G.R.

Lire l’édito :
Hervé et Stéphane, otages en Afghanistan
Près d’un an et de nombreuses questions


 

 

 

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