L’étonnante vigueur du journalisme indépendant iranien

Hossein Bastani, journaliste à la BBC World Persan, réfugié politique contraint de quitter son pays en 2004, a témoigné le 22 mars au Club de la presse du courage et de la détermination des journalistes iraniens face à un pouvoir qui accentue répression, emprisonnements et même assassinats, à l’approche de l’élection présidentielle de juin 2013.

Hossein Bastani, journaliste à la BBC World Persan

« Their crime : journalism », « leur crime, le journalisme ». Ainsi conclut le commentaire d’une courte vidéo présentée ce vendredi 22 mars au Club par Julien Lécuyer, journaliste, qui ouvre la rencontre avec Hossein Bastani, journaliste et analyste politique à la BBC World Persan (1). Nous venons de découvrir les noms et les visages – les regards - des femmes et hommes raflés par le pouvoir iranien lors du « dimanche noir » du 27 janvier dernier, tous « coupables » d’avoir exercé leur métier de journaliste. De mars 2012 à mars 2013, ils sont une centaine à avoir connu la prison, une cinquantaine à y croupir encore. Sattar Behechti, 35 ans, lui, n’est plus là pour en témoigner : ce blogueur a été retrouvé mort, de maladie officiellement, victime de ses tortionnaires en réalité.

2013 année électorale

En cette année 2013, le pouvoir ne cache pas sa volonté de juguler la presse indépendante à l’approche de l’élection présidentielle. Après le « dimanche noir », le ministre des Renseignements, Heydar Moslehi, a annoncé le 4 mars une offensive contre ce qu’il dénonce comme étant “un réseau de 600 journalistes, donc 150 à l’intérieur du pays et le reste basé à l’étranger, qui organisent leurs activités [contre le régime] ; certains d’entre eux collaborent avec les médias contre-révolutionnaires”. Ces menaces visent également les proches des journalistes concernés, qui exercent à la BBC en particulier.

Ancien secrétaire général de l’Association des journalistes iraniens, syndicat interdit depuis 2009, Hossein Bastani a lui aussi connu la prison avant de s’exiler en France en 2004 pour des raisons politiques (lire par ailleurs). Aujourd’hui, son poste de journaliste et d’analyste politique à la BBC en fait un observateur privilégié du combat pour l’information dans son pays, de l’étonnante et remarquable vitalité de ceux qui persistent à pratiquer un journalisme indépendant.

Sous contrôle étatique (constitutionnel), radios et télévisions, connaissent un sort particulier. La tutelle de l’Etat est forte également en presse écrite, via le papier journal, cher et distribué par le gouvernement, et la publicité distillée par des groupes sous contrôle également. Si des titres perdurent malgré tout, Hossein Bastani évoque sa propre expérience en Iran où il a travaillé pour des titres dont l’espérance de vie a varié de 16 mois à… 8 jours. Précaires, contraints très souvent à exercer d’autres métiers pour subsister, beaucoup de consœurs et confrères sont d’ailleurs « difficilement classables comme journalistes professionnels ».

Les blogueurs vivent dans un risque permanent

Julien Lécuyer, journaliste

Le développement d’Internet – de 29 à 45 millions d’internautes selon les sources, pour 75 millions d’habitants – a cependant changé la donne, offert des perspectives aux blogueurs en même temps qu’il a vu le pouvoir développer des pratiques répressives d’un nouveau genre. Ainsi RSF qualifie-t-il l’Iran d’ « ennemi d’internet », l’un « des pires États “espions” dont les efforts de surveillance sont dirigés contre les voix dissidentes et se sont renforcés ces derniers mois », « menant une politique de surveillance en ligne systématique avec de graves violations des droits de l’homme ». Ce pays serait l’auteur de tests de détournement de la circulation internet au Danemark et des certificats de sécurité d’internet de la société néerlandaise Digonotar en 2011, du piratage de centaines de milliers d’adresses sur Yahoo, AOL, etc. De même a-t-il brouillé les satellites retransmettant les informations de la BBC.

« Obligés d’utiliser des liens sophistiqués » et de recourir à des précautions multiples, les blogueurs iraniens vivent dans le « risque permanent », jusqu’à en perdre la vie, comme Sattar Behechti, pistés et piégés qu’ils peuvent être par leur portable ou par l’un ou l’autre des 4 millions de bassidjis, simples citoyens iraniens lambda qui sont les yeux et les oreilles du pouvoir, prêts à intervenir à son appel. Des opposants qui parlent avec des journalistes étrangers risquent d’être accusés d’espionnage. Libérés après un emprisonnement, « beaucoup deviennent des journalistes sous caution », cette caution qui peut être leur bien, leur maison s’ils sont propriétaire ou celle d’un proche. Impossible aujourd’hui d’obtenir le soutien du syndicat qui, avant 2009, pouvait encore venir en aide au confrère ou à la consœur, à sa famille. Ceci expliquant sans doute le fait que 150 journalistes ont quitté l’Iran depuis 2009.

L’avenir dans le cyber journalisme

Aussi étonnant que cela puisse paraître cependant, le régime engendre ses propres contradictions. Les luttes entre factions en son sein, le propre blog du président Mahmoud Ahmadinejad par exemple (!), peuvent être sources d’informations… mais aussi de manipulations pour les journalistes. Ce qui étonne et ce que nous retiendrons du témoignage d’Hossein Bastani c’est cette vitalité, cette volonté de vivre et d’exercer leur métier des journalistes iraniens en dépit de cette répression, de cette coercition, permanentes. « Certains disent que le journalisme, c’est comme maladie incurable » explique Hossein Bastani. Comme une eau vive dirons-nous, qui rejaillit en dépit des tentatives pour la canaliser. Loin de son pays, le journaliste de la BBC croit en l’avenir du cyber journalisme. « C’est notre rêve. Nous ne le verrons pas de sitôt mais certains travaillent sur un projet d’Internet indépendant de l’Etat. Déjà les ambassades étrangères en Iran ne passent pas par le système de communication iranien mais via des satellites. C’est cher mais techniquement faisable ».

En attendant, le meilleur soutien consiste pour les journalistes « à couvrir les événements iraniens, informer de ce qui se passe en Iran à partir de sources valables » que peuvent être selon lui certaines agences de presse et autres médias comme la BBC, Roozonline, RFI, Voice of America.

M.D.

Un travail considérable de vérification des sources

Contraint de quitter son pays en 2004 après avoir connu la prison, Hossein Bastani explique avoir choisi la France plutôt que la Grande-Bretagne, cette dernière étant discréditée dans son pays pour avoir contribué au coup d’Etat qui mit fin à la République laïque en 1953. Il a mis à profit son séjour en France pour reprendre des études, apprendre le français, participer au journal en ligne Roozonline. Il est aujourd’hui journaliste et analyste politique à la BBC persane à Londres. Celle-ci a démontré son indépendance et acquis la confiance d’une majorité d’Iraniens estime-t-il. Il évalue son audience à 6 millions d’auditeurs.

Hossein Bastani explique comment l’exercice de son métier exige un travail considérable de vérification des sources, exercé avec l’intervention de spécialistes pour authentifier les informations. Déchiffrer des vidéos par exemple, démasquer les faux cyber blogs créés par l’armée iranienne par exemple.

Les informations économiques sur l’Iran sont difficilement vérifiables. Et il s’agit d’un sujet d’autant plus sensible aujourd’hui que la situation économique est beaucoup plus difficile depuis l’application des sanctions économiques appliquées contre l’Iran depuis juillet 2012.


 

 

 

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