Iran, Taïwan, USA : trois regards sur la liberté d’expression

Le 6 mai 2014, le Club de la presse, en partenariat avec l’association Colères du présent, la MRES et l’association Libr’aire recevait, dans amphithéâtre de l’École Supérieure de Journalisme de Lille, trois auteurs de bandes dessinées des Editions « çà et là » pour une conférence – débat, autour de la liberté de la presse et de la censure dans leurs pays respectifs : Mana Neyestani (Iran), Li-Chin Lin (Taiwan) et Brooke Gladstone (USA).

Mana Neyestani

« l’effet principal de la censure, c’est l’autocensure. Tous les auteurs et artistes iraniens vivent et intègrent la censure dans leur travail ». Mana Neyestani sait de quoi il parle. Il a commencé sa carrière d’illustrateur en 1999, à la faveur de la montée en puissance des courants réformateurs en Iran, dans les pages de plusieurs magazines culturels, littéraires, économiques et politiques. Après la publication de ses trois premiers livres, il est catalogué comme dessinateur politique, puis contraint de faire des illustrations pour enfants. Lui-même Iranien d’origine Azéri, il doit fuir l’Iran en 2006 après son emprisonnement pour avoir dessiné dans un livre pour enfant un insecte s’exprimant dans un dialecte Azéri. Mal compris par la communauté, ce dessin avait provoqué des émeutes dans le pays.

Pendant son périple à travers le Moyen-Orient, la Malaisie et l’Europe, il recommence à dessiner pour des sites dissidents iraniens dans le monde entier. Son travail devient un symbole de la défiance du peuple iranien. Certains de ses dessins, très critiques envers le régime, sont utilisés par les manifestants de 2009, faisant de lui depuis lors l’un des porte-parole de la contestation du régime théocratique de la République islamique d’Iran. Réfugié en France depuis 2011, il a remporté de nombreux prix iraniens et internationaux, dont le Prix du Courage 2010 du CRNI (Cartoonists Rights Network International).

Son dernier ouvrage, «  Tout va bien », coédité par les éditions « çà et là » et Arte, rassemble 200 illustrations sur le monde et la situation politique en Iran et dans d’autres pays du Moyen-Orient (Syrie, Israël, Palestine...). Son trait, finement hachuré, ressemble à ceux de Serre et de Topor ; son humour est noir. Il n’est évidemment pas publié dans son pays d’origine.

« J’ai déjà raconté 50 fois mon histoire dans des interviews, mais même après ces années, il m’est toujours difficile d’en parler et d’y réfléchir, explique-t-il. Soit j’allais chez le médecin, mais c’était trop cher pour moi. Alors j’ai fait ce livre pour me débarrasser de ces images et souvenirs. »

« L’effet principal de la censure, c’est l’autocensure »

Questionné sur l’état de la censure et de la liberté d’expression en Iran, il reconnaît que Hassan Rohani, le nouveau président de la République islamiste est moins dur que son prédécesseur Mahmoud Ahmadinejad. «  Mais la censure reste la même, précise-t-il, car le pouvoir suprême reste aux mains du guide de la révolution, l’ayatollah Khameini. Ce qui m’est arrivé, arrive encore à d’autres journalistes d’opposition en Iran. La différence avec moi, c’est que je ne traitais plus de politique. Mes problèmes sont venus après un quiproquo dû à un dessin pour enfant. »

Le poids des tabous, comme le sexe et la religion, rogne aussi la liberté de la presse en Iran. « Ils sont tellement ancrés dans la société que même pour moi qui suis en exil, il m’est difficile de les dépasser. »

Li-Chin Lin

Quand Li-Chin Lin est née, en 1973, Taïwan était encore une dictature sous le joug du parti unique le Kuomintang. Dans « Formose », son autobiographie dessinée, elle revient sur l’endoctrinement quotidien que subissaient les jeunes de sa génération.

« J’ai choisi Formose comme titre, et non Taïwan, pour que mon livre ne se retrouve pas un jour dans le rayon tourisme des librairies, à côté des Guides du routard et autre Futé », explique-t-elle. « Ilha Formosa (la belle île) est le nom que lui donnaient les marins portugais du XVIIe siècle. »

Taïwan ne connaît la démocratie que depuis 1987. Malgré cela, tout n’est pas rose en ce qui concerne la liberté de la presse. Li-Chin Li pose un regard toujours révolté sur la corruption et les ambiguïtés qui gangrènent la société : « Comme en Europe ou aux Etats-Unis, c’est le marché qui décide. Mais il y a toujours quelqu’un derrière le marché. Pour contrôler Taïwan, la Chine n’utilise pas ses moyens militaires, mais son argent. » Un gouverneur d’une province de Chine l’a reconnu, le gouvernement continental achète énormément d’espaces publicitaires, voire de publireportages camouflés en information dans la presse taïwanaise. « Mais devant la fronde, des lois pour interdire cela ont été votées ».

« Reportage interdit pour votre propre sécurité »

Li-Chin Li témoigne d’une autre réalité rognant la liberté de la presse : « Lors des récentes manifestations contre le marché de libre-échange entre Taïwan et la Chine, les manifestations étudiantes ou celles contre le nucléaire, l’équivalent des CRS interdisent aux journalistes de les couvrir ’’pour leur propre sécurité’’ disent-ils. »

Brooke Gladstone

Brooke Gladstone présente pour la radio publique américaine NPR l’émission On the Media, spécialisée dans la critique et l’étude des médias. Son équivalent en France serait commission Arrêt sur image. Son livre est d’ailleurs préfacé par Daniel Schneiderman. Intitulé « La machine à influencer », il raconte le traitement de l’information et des pratiques journalistiques, des origines de l’écriture jusqu’à l’année 2042 où elle anticipe ce que sera le journalisme. Elle a choisi la bande-dessinée car « c’était le moyen idéal pour visualiser des concepts compliqués, les images restent dans la tête des lecteurs. » A travers ce livre, elle pose plusieurs questions ; pourquoi nous avons ces médias ? Pourquoi nous les haïssons ? Pourquoi nous les aimons ? Pourquoi nous aimons les haïr ? »

La journaliste ne dit pas qu’il n’y a jamais eu aucune conspiration, mais « [elle se] bat contre l’idée que les médias sont une machine à influencer. Il n’y a pas de machine contrôlée par une force supérieure. Les médias sont des miroirs, parfois déformants, de la société. Je ne me sens pas responsable des actes de Rupert Murdoch et il n’est pas responsable des miens. Son but est de faire de l’argent. S’il vend des journaux, c’est que le public les achète. »

Censure économique ou loi de l’offre et de la demande ?

Pourtant, Brooke Gladstone le reconnaît elle-même, le paysage médiatique de son pays n’est pas parfait. «  Les Etats-Unis n’ont évidemment pas la même censure que l’Iran. Après le 11 septembre 2001, plusieurs journalistes ont été licenciés pour leur traitement des événements. » Mais pour elle, « on ne peut pas dire qu’il s’agissait de censure, car la décision n’a pas été prise par un pouvoir politique, mais par les producteurs afin de ne pas décevoir et heurter les téléspectateurs. »

Evoquant l’affaire Edward Snowden et ses révélations sur l’espionnage généralisé de la NSA (National Security Agency), Brooke Gladstone reconnaît que le positionnement de Barack Obama a refroidi les lanceurs d’alertes. « Depuis, ils ont peur et n’osent plus révéler ce qu’ils savent. On sait que dans certains cas, le gouvernement a écouté les conversations et enregistré les communications numériques de journalistes. Mais il a promis de bientôt arrêter... On verra. »

La journaliste américaine est aussi revenue sur le traitement de l’information sur les zones de conflit et les journalistes « embedded », c’est-à-dire pris en charge au sein d’une unité militaire. « Depuis le Viet-Nam, beaucoup d’Américains pensent que la presse peut faire perdre une guerre. Cette idée a largement été relayée par l’état-major des armées. Alors que les chiffres prouvent que l’opinion publique a arrêté de soutenir l’effort de guerre au fur et à mesure que le nombre de morts augmentait : les courbes sont parallèles »

Selon elle, si personne n’a pris de bombe atomique sur la tête depuis 1945, ce n’est pas grâce à la peur, mais grâce au souvenir de ce qui a été fait à Nagasaki et Hiroshima. Ce sont les journalistes qui ont fait vivre cette mémoire en enquêtant sur les conséquences des retombées radioactives alors que le gouvernement l’avait interdit en classifiant les informations secret-défense.

Présent dans la salle, un représentant d’Amnesty International a rappelé que «  l’information n’est libre que quand les journalistes le sont » et que «  des journalistes sont régulièrement tués ou pris en otages sur les zones de conflits : Syrie, Ukraine, Egypte... » L’information prend aujourd’hui d’autres routes et passe aussi par de nouveaux canaux comme les blogs et les réseaux sociaux, ce qui permet de dire que la liberté d’expression diminue autant que la liberté de la presse. Selon l’ONG, « les différentes lois sur la sécurité nationale et l’antiterrorisme votées depuis 2001 dans de nombreux pays jouent contre la liberté de la presse »

SC
Photos : Gérard Rouy

Li-Chin Lin (Taiwan), Brooke Gladstone (USA) et Mana Neyestani (Iran) autours de Serge Ewenczyk, responsable des éditions ’ça et là’

 

 

 

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