Roubaix, terre de religions… et de conversions Caroline Behague, lauréate de la 2ème édition de la bourse de "l’Enquête"

, par Faouzia

Avec ses 12 Églises catholiques, sa douzaine de paroisses évangéliques, son temple protestant, ses sept mosquées et ses cinq pagodes asiatiques, Roubaix offre un incroyable melting-pot religieux. Les conversions y sont fréquentes. Si certaines suscitent l’inquiétude, la plupart se déroulent paisiblement. Reportage.

C’est une petite église de briques rouges bordée par les jardins ouvriers nichée au fin fond du quartier de l’Épeule à Roubaix. Un attroupement s’est formé autour d’un feu où les paroissiens viennent allumer leurs cierges. « Quelque chose de très rare se déroule aujourd’hui, assure une participante. Une musulmane se convertit au catholicisme. » Voici trois ans que Loubna Ben Faour Fawaz attend ce moment. Son mari et l’un de ses fils, tous musulmans, l’accompagnent dans cet instant qui fait basculer sa vie. Un peu la leur aussi. « Mon mari m’avait promis qu’il viendrait à mon baptême », sourit Loubna. Alors qu’elle reçoit le sacrement et qu’un filet d’eau bénite coule sur son front, son émotion est palpable. « Merci à tous. Aujourd’hui, je me sens entière », glisse-t-elle à l’assemblée.

Baptême de Loubna, Roubaix, printemps 2017. Photo : Hernan Ameijeiras

Dans les faits, les conversions au catholicisme ne sont pas si rares à Roubaix. Le doyenné en recense une dizaine par an. Il est en revanche plus difficile de connaître le nombre de ralliements aux autres religions. Car si la conversion chrétienne s’accompagne d’un rituel bien balisé, ce n’est pas le cas pour l’islam ou le bouddhisme qui ménagent, eux, des arrivées discrètes. En France, le ministère de l’Intérieur évalue à plus de 10 000 le nombre annuel de convertis. Plusieurs milliers se tournent vers l’islam, 4000 à 7000 choisissent les Églises chrétiennes (surtout évangélique ou catholique), d’autres optent pour le bouddhisme ou le judaïsme. A Roubaix, ville aux cent nationalités où plus de 40 % de la population serait de sensibilité musulmane, le melting-pot religieux entraîne de nombreux passages d’une confession à l’autre.
A l’Epeule, la période du ramadan est toujours un moment particulier. Ce quartier est l’un des plus défavorisés de la ville. D’après les chiffres officiels, 62 % de la population vit sous le seuil de pauvreté et 58 % des résidents habitent en logement social. Ici, pendant le mois du jeûne, les snacks, cafés, boucheries hallal et autres boutiques de téléphonie sont désertés en journée. Un peu avant la tombée du jour, l’ambiance revient. Des particuliers ouvrent leurs coffres remplis de victuailles, cuisinées à la maison ou ramenées du bled, qu’ils proposent aux badauds. Chez les commerçants réguliers, les files d’attente se prolongent jusque dans la rue. Le ramadan est un voyage…

« J’ai fait mon premier ramadan à l’âge de quinze ans, raconte Youssef, chéchia sur la tête. L’état de jeûne est propice à l’étude et à l’introspection ». A l’époque Youssef se prénommait encore… Eric*. Mais à force de côtoyer des musulmans, il s’est laissé convaincre. « J’ai fréquenté la mosquée avec mes amis le vendredi. Si on me demandait “tu es musulman ?”, je répondais “Inch’Allah”. » Youssef habite à Roubaix depuis un an et demi. « Ici, je me sens à l’aise, avec ma djellaba. Personne ne me regarde de travers ». Marquée par plusieurs vagues d’immigration depuis le début du XXe siècle, la ville est un incroyable creuset de pratiques religieuses très vivantes, qui servent de repères à d’innombrables communautés.

20 à 25 % de notre communauté évangélique est issue du monde maghrébin

L’une des plus vivantes est la communauté évangélique. La douzaine de paroisses évangéliques de Roubaix rassemble, en moyenne, une quarantaine de personnes. Parmi elles, plusieurs paroisses dites ethniques (qui regroupent des membres issus du même pays ou partageant la même langue). « Notre mission est de faire connaître notre foi et de nous tourner vers l’extérieur pour inviter des personnes à nous rejoindre, explique Nicolas Rudi, pasteur de l’église baptiste. Lors de nos cultes, concerts ou conférences, nous accordons une place importante aux témoignages. Les fidèles racontent comment ils ont trouvé dans la foi une réponse à leurs problèmes quotidiens. Ce discours doit être accessible, authentique. »
Nicolas Rudi accueille 5 à 6 convertis tous les ans. Depuis son arrivé, il y a sept ans, sa paroisse est passée de 90 à 120 baptisés, ce qui en fait la plus grosse communauté évangélique de la ville. « Roubaix n’est pas un terrain facile, poursuit-il. La population adopte un comportement plutôt communautaire et intégrer les autres cercles est compliqué. Malgré tout, 20 à 25 % de notre communauté est issue du monde maghrébin. L’essoufflement de notre société matérialiste se ressent partout. Il crée un besoin de spiritualité qui ne se ressent pas seulement dans les quartiers populaires. » Selon le Conseil national des évangéliques de France (CNEF), il s’ouvre une église évangélique tous les deux jours en France.
La municipalité a décidé de tirer parti de cet exotisme. L’office du tourisme propose depuis dix ans, deux fois par an, une visite de plusieurs lieux de culte. La mosquée Bilal ou la pagode laotienne font partie des cinq bâtiments religieux construits ou agrandis ces dix dernières années. Deux belles vitrines pour pratiquer et faire connaître sa foi. La pagode laotienne a ouvert ses portes en 2014. Deux dragons veillent sur l’entrée de ce temple coloré, rehaussé de dorures. Des ginkgos bilobas poussent dans le jardin. Deux moines laotiens y vivent à l’année. Mi-juillet, la communauté célèbre l’entrée dans le carême bouddhique. Les moines prient dans leur langue maternelle devant un public nombreux.

Rituel du carême bouddhiste : des fidèles de la pagode laotienne de Roubaix font des offrandes aux moines (juillet 2017) . Photo : Hernan Ameijeiras

Raymond Ganserlat, président de l’association bouddhiste Lao du Nord de la France, place quelques mots en français entre deux prières : « Bienvenue à nos amis français et françaises en ce jour de fête ». Il cherche à mettre à l’aise les nouveaux convertis. Comme Martial*, qui écoute respectueusement les prières, parfois en fermant les yeux. « Je ne comprends pas ce qui est dit mais ça me détend, explique-t-il. Je suis venu pour la première fois à la pagode lors des journées du patrimoine et j’y suis revenu tous les trois mois lors des cérémonies ». Aujourd’hui, Martial est accompagné par ses enfants, presque adolescents, dont la maman s’est remariée, il y a peu, avec un musulman. « Un jour, j’ai commencé des recherches sur le bouddhisme sur Internet. Ça m’a pris comme cela. C’était il y a cinq ans. Je travaillais, mais cela n’allait pas bien au boulot. J’allais d’échec en échec, je ne savais pas comment m’en sortir. J’ignore d’où vient cet appel. »
Les rituels de conversions prennent des formes très différentes d’une religion à l’autre. Pour les catholiques, la demande de baptême prévoit des rencontres mensuelles obligatoires et des moments de retraite. « Les catéchumènes sont libres de partir quand ils le souhaitent », explique sœur Marie-Elizabeth, responsable du catéchuménat à Roubaix. C’est elle qui a accompagné Loubna durant son long cheminement. De parents musulmans, Loubna a été élevée dans un pensionnat catholique au Liban jusqu’à l’âge de neuf ans. « Souvent, je me suis sentie islamo-chrétienne », explique-t-elle. Alors qu’elle est chez ses parents en Côte d’Ivoire, sa mère la surprend en train de réciter le Notre Père. « Elle me l’a interdit puisque nous étions musulmans », raconte Loubna. Plus tard, elle portera même le voile pendant quelques années. Mais quand elle prend la direction de la France pour fuir l’instabilité du continent africain, avec son mari et ses enfants, elle retire son voile dans l’avion « parce que c’est la France. ».

Ma décision était irrévocable. Mais j’ai dit à ma famille que je saurais me montrer discrète

Entre 2003 et 2011, Loubna travaille dans un centre social de Roubaix. Une maladie suivie d’une dépression l’affecte durablement. « Un jour, mon amie Suzanne m’a emmené à la popote, un déjeuner organisé par la communauté catholique de l’Épeule ». Le groupe lui fait du bien. C’est le déclic. « J’ai retrouvé un univers où je me sentais bien avec des rituels connus, je retombais en enfance… » Tout d’abord indifférente, sa famille tente de la dissuader quand elle comprend que la démarche de Loubna est sérieuse. En vain. « Ma décision était irrévocable. Mais j’ai dit à ma famille que je saurais me montrer discrète. »
La popote est un moment prisé par cette communauté catholique. Deux fois par mois, Jérôme Montois, le diacre de la paroisse, dresse une table pour une trentaine de personnes. Des fidèles mais pas seulement. A chaque fois, un cuisinier volontaire se charge de faire découvrir aux autres une spécialité culinaire. Autour de la table, on parle plus de la vie du quartier que de religion. Parfois, on évoque les conversions. Souvent, elles préoccupent car les familles y voient une remise en cause de leurs valeurs. C’est le cas pour Veronica*, une mère de famille aux revenus modestes dont tous les enfants se sont convertis à l’Islam. Une autre convive déplore n’avoir pas pu assister aux obsèques de son fils converti. Valérie*, une cadre dynamique, est déstabilisée de voir sa fille prendre le voile. « Dans le quartier, les musulmans sont plus nombreux, plus visibles, explique Jérôme Montois. Ils nous interrogent sur notre façon d’être chrétiens. Confrontés à une autre religion, nous découvrons nos problèmes d’identité. »

On n’a jamais autant dénigré l’islam et pourtant cette religion n’a jamais autant attiré

De l’église Saint-Sépulcre, Jérôme Montois peut voir le minaret de la mosquée Bilal. Inaugurée en 2012, elle peut accueillir près de 2000 personnes pour la prière du vendredi. Longtemps, les fidèles musulmans se sont contentés d’un garage à vélos dans l’une des barres d’immeubles qui font face à l’actuelle mosquée. Le lieu de culte se veut accueillant : plusieurs fois par an, des portes-ouvertes sont organisées. Aziz Elkhaily, président de l’association qui gère la mosquée, et l’imam reçoivent de manière continue des visiteurs et se prêtent de bonnes grâces aux questions. « On n’a jamais autant dénigré l’islam et pourtant cette religion n’a jamais autant attiré », constate Aziz. Depuis l’inauguration de la mosquée Bilal, le quartier a changé. Un supermarché hallal a remplacé l’ancien magasin Match ; deux nouvelles boutiques de vente d’objets religieux – où les voiles et djellabas s’exposent en vitrine – ont ouvert. Certains habitants crient au ghetto, d’autres haussent les épaules et se félicitent que le quartier soit aujourd’hui un peu plus tranquille.

érémonie de l’Aïd dans le quartier de l’Epeule, Roubaix, 2017. Photo : Hernan Ameijeiras

L’islam est à la mode dans les quartiers populaires. Mais les conversions sont, pour Aziz aussi, un sujet de préoccupation. « Les conversions en cascade, notamment chez les collégiens ou lycéens désireux de partager le culte de leurs copains, m’inquiètent. Elles engendrent parfois des mauvais comportements chez les convertis qui viennent entacher l’image de l’islam ». Pour accompagner les convertis, une association, Elan, a été créée sur le modèle du Centre Islamique de Villeneuve d’Ascq. Mais elle patine, de l’aveu même d’Aziz. « Nous avons réussi à réunir les trois millions d’euros nécessaires aux travaux de la mosquée. Les fidèles nous ont suivis. La prochaine étape sera la professionnalisation des accompagnants et le recrutement de cadres français ».

« Les conversions en cascade m’inquiètent, notamment chez les collégiens ou Lycéens désireux de partager le culte de leurs copains

En attendant, ce sont deux volontaires, Samia et Younès, qui, après une courte formation à la mosquée de Villeneuve d’Ascq, ont en charge l’animation d’Elan. Samia est intervenue à cinq ou six reprises pour des rencontres en tête à tête de converties : « Pas uniquement des filles de Roubaix, également des communes alentours », explique-t-elle. Très vite, Samia et Younès décident de ne plus répondre à nos questions sous prétexte que « les journalistes ont des préjugés sur l’islam. » Les musulmans ne sont pas les seuls à être victimes de clichés…
Si les travaux se terminent à la mosquée Bilal, la pagode bouddhiste est, elle, encore en chantier. Les fidèles s’attellent à l’édification d’un deuxième bâtiment. Il accueillera des cellules de retraite pour les moines, un atelier méditation et une salle de conférence. « Nous sommes de plus en plus sollicités par des personnes voulant connaître le bouddhisme. L’intérêt des occidentaux est fort », explique Jacques Duhamel, lui-même ancien catholique converti au bouddhisme. Voilà dix ans qu’il œuvre à la pagode. « Dans le textile, où j’ai travaillé pendant quinze ans, j’ai toujours été en contact avec les populations immigrées. De là est né mon intérêt pour les cultures d’ailleurs », confesse-t-il.
En cette journée du carême bouddhique, la cérémonie se termine par un grand buffet. Olivier Foucault s’enquiert des plats les moins pimentés. Cet ancien séminariste engagé chez les Petits frères des pauvres vient de Bauvin, un village situé à la lisière du Nord et du Pas-de-Calais. Son premier contact avec la pagode remonte à presque quatre ans. « Elle était en construction, se souvient-il. Raymond Ganserlat, le président, m’a proposé de participer au chantier en coupant des parpaings. Je me suis tout de suite senti chez moi ». Olivier ressentait en lui une violence. Il regrettait les mouvements d’humeur qu’il avait parfois envers sa famille et il observait les mêmes chez le prêtre de sa paroisse. Les écrits de Matthieu Ricard, docteur en génétique et moine tibétain, résonnent en lui. La bascule s’opère.

Il est difficile de savoir quand on peut se considérer bouddhiste puisqu’il n’existe aucun rituel d’entrée

Pour suivre les cérémonies, Olivier lit un papier avec le texte des principales prières traduites en français, qu’il essaie de réciter. « Il est difficile de savoir quand on peut se considérer bouddhiste puisqu’il n’existe aucun rituel d’entrée et qu’il y a peu de codes de conduites à tenir hormis cinq préceptes fondamentaux. C’est la reconnaissance des autres fidèles qui vous fait sentir ou pas des leurs. » Sur un tableau, à côté de l’agenda des festivités écrit en alphabet laotien, une inscription occidentale : bapteime (sic). « Il s’agit d’une bénédiction des moines organisée pour un nouveau-né à la demande de ses parents occidentaux adhérents à la pensée bouddhiste, explique Jacques Duhamel. Dans le bouddhisme, il n’y a pas de sacrement. Mais nous sommes plutôt ouverts. Alors, on s’adapte ! »
Presque face à l’exubérante pagode laotienne, on pousse une porte discrète pour entrer chez « Les Filles de la charité de Saint-Vincent de Paul ». Soeur Marie-Elizabeth habite cette maison avec d’autres sœurs. Elle est originaire de Roubaix, née d’un père algérien et d’une mère française. Mais dans la famille, il avait été décidé de ne jamais parler de religion. « Que je fasse le choix du catholicisme passe encore ; mais que je devienne bonne sœur, ce fut le pompon ! » Soeur Marie-Elizabeth a été baptisée à l’âge de vingt ans. « Nous vivrons tous, un jour, un appel. Roubaix est un endroit complexe. La réflexion sur le sens de la vie est présente même chez les jeunes. Ils se demandent quelle est leur place dans cette société de consommation qui provoque les plus démunis. Ce qu’ils sentent, c’est extraordinaire, c’est une grâce. Pour nous, accompagnateurs, c’est une mission incroyable. »

Que je fasse le choix du catholicisme passe encore ; mais que je devienne bonne sœur, ce fut le pompon !

Ce n’est pas le chemin qu’a pris Christophe*. De famille chrétienne, ce fervent catholique s’est finalement tourné vers l’islam. Au point de devenir Abdelkrim. « A 18 ans, j’ai commencé à m’intéresser à d’autres religions, raconte-t-il. J’ai étudié le bouddhisme mais n’est pas été convaincu. A Roubaix, j’avais des voisins musulmans. Je leur ai posé des questions. Lors du Ramadan ou de l’Aïd, ils nous déposaient des gâteaux ; nous avons même été invités à des mariages. » Peu à peu, Christophe s’est trouvé une famille et de nouveaux amis. Comme Youssef.
Lui aussi travaille à L’Épeule mais, comme Christophe-Abdelkrim, il ne veut pas fréquenter la mosquée du quartier. « Ce n’est pas le bon islam », explique-t-il. Youssef et Abdelkrim fréquentent la mosquée Abou Bakr, au Pile. Tous deux sont déterminés à vivre pleinement leur foi, quitte à se marier dès 18 ans pour éviter les tentations de fornication hors mariage. Ils ne veulent plus écouter de musique – car elle ne fait pas partie, selon eux, des règles de conduite inscrite dans le Coran – et se disent salafistes : « Salaf veut dire ancien, explique Youssef, un recueil de hadiths posé sur les genoux. Pour moi, il y a un seul islam, celui basé sur le Coran. Et comment comprend-on le Coran ? En se référant aux récits, en revenant à la compréhension des anciens. Chaque musulman a des devoirs et parmi ceux-ci figurent de préserver Dieu, les personnes, les biens… Il est inconcevable de tuer dans la religion. Le premier à combattre les extrémismes, c’est le salafisme. »

Famille en route pour la cérémonie de l’Aïd, quartier de l’Epeule, Roubaix, 2017. Photo : Hernan Ameijeiras

De 15 à 18 ans, Youssef a vécu hors du foyer familial. Il s’est construit en devenant éducateur spécialisé tout en intensifiant, en parallèle, sa pratique de l’islam. Lorsqu’il vivait à Valenciennes, il a été approché par des groupes extrémistes. « Ma mère m’a éduqué en me forgeant un esprit critique. Mais sur le coup, vous ne voyez rien, leur discours est bienveillant, ils sont engagés dans des œuvres caritatives. Puis nous les avons dénoncés aux RG ». Lors de la mise en place de l’état d’urgence, la police débarque pourtant chez lui pour un contrôle. « Je peux comprendre ceux qui nous voient d’un mauvais œil. Il nous faut répondre par des sourires. Nous portons un vêtement religieux, nous devenons ambassadeurs de notre foi, nous avons une responsabilité ».

Youssef se montre préoccupé de donner une bonne image du musulman salafiste. Il assure avoir recadré un jeune qui commençait à dévier vers le terrorisme. Il évoque sa liberté de choix pour expliquer son engagement et s’est mis à étudier l’arabe pour approfondir ses connaissances du Coran. « Le XXIe siècle sera spirituel ». Cette phrase, régulièrement attribuée à Malraux, trouve un écho particulier à Roubaix, ville par excellence des religions de toutes les sortes et terre étonnante de convertis. Ici, le vivre-ensemble est une réalité quotidienne. Et la cohabitation fonctionne plutôt bien. Quoi qu’en disent les clichés.
* Le prénom a été changé

En 1994, l’observatoire de la ville estimait à 40 % la proportion de Roubaisiens issus de pays à majorité musulmane. Depuis, les arrivées au titre du regroupement familial et la poussée démographique a sans doute fait progresser ce chiffre.
En coulisses

En coulisses
Cette enquête a été menée au long cours par Caroline Behague, journaliste-documentariste et habitante du quartier roubaisien de L’Epeule depuis quatre ans. Elle a pu être réalisée grâce à une bourse du Club de la Presse des Hauts-de-France. Mediacités est très heureux de publier ce travail approfondi qui dévoile un aspect méconnu de la vie religieuse à Roubaix.

INTERVIEW
« Le converti est souvent emporté par un mouvement de sociabilité »

Omero Marongiu, sociologue de l’ethnicité et de l’islam, a travaillé dans le Versant Nord-Est de la métropole lilloise de 2000 à 2005 au sein d’une association de lutte contre les discriminations. Converti à l’Islam à 17 ans, imam au début des années 2000, il est l’auteur du livre En finir avec les idées fausses sur l’islam et les musulmans (Editions de l’atelier, 2017).

Comment expliquer l’engouement envers l’islam ? 


Le sociologue italien Stefano Allievi distingue deux types de conversion. La première est une démarche rationnelle : le candidat est attiré par le côté intellectuel de la religion des livres, de la spiritualité du soufisme. La seconde répond à une démarche relationnelle : le candidat évolue dans un milieu où prédomine la population musulmane et il est emporté par un mouvement de sociabilité. On estime qu’il y a entre 100 000 et 200 000 convertis à l’islam en France, qui se répartissent dans 2500 lieux de culte. Les convertis de type relationnel sont très majoritaires. Dans le monde, le protestantisme évangélique est la religion la plus dynamique devant l’islam. La France compte d’ailleurs autant de temples évangéliques que de mosquées.

La conversion implique-t-elle une manière différente de vivre le culte ? 


Elle offre au croyant une nouvelle vision du monde et l’introduit dans un nouveau groupe. Le converti au bouddhisme, par exemple, remplira son salon de statues, une chose inconcevable pour un bouddhiste de naissance. Le converti à l’islam adoptera le port d’un vêtement, la pratique du thé à la menthe ou aménagera une salle dédiée au recueillement à son domicile. Il s’agit de partager des marqueurs culturels communs à leur nouveau groupe et de mettre de la distance avec l’ancien. Il ne faut pas non plus négliger qu’une partie des convertis peut être intégrée par des groupes salafistes dont les revendications identitaires sont fortes.

Les conversions à l’islam doivent-elles être un sujet de préoccupation pour la société ?

Il est amusant de constater que le bureau des cultes fait toujours partie intégrante du ministère de l’Intérieur. C’est la preuve que les pouvoirs publics appréhendent le culte sous l’angle sécuritaire. Depuis 1989 et la première affaire du foulard, les crispations s’enchaînent. Aujourd’hui, les autorités se focalisent sur l’intégrisme islamique. Il ne faut pas nier que des groupes conservateurs montrent une volonté de réguler la vie sociale là où ils se trouvent. A Roubaix, une pression religieuse – directe ou indirecte – s’exerce dans certains quartiers. Mais la plupart des conversions sont le fait de démarches individuelles. Elles répondent à une recherche spirituelle.

L’accompagnement du converti musulman semble limité. Est-ce toujours le cas ?

Non. Les associations musulmanes mettent en place des structures pour accompagner les nouveaux venus ou ceux qui désirent se convertir. De moins en moins de mosquées s’appuient sur des bénévoles non formés. C’est essentiel à l’heure où le lieu de culte peut faire tampon entre les convertis et des groupes fondamentalistes. La plupart des mosquées ont prudemment interrompu les présentations publiques des nouveaux membres Les groupes salafistes en profitaient pour se rapprocher de la recrue et la prendre sous leurs ailes.

Nicolas Rudi est pasteur à l’église évangélique de Roubaix depuis sept ans.

Dans quelle situation se trouve l’église évangélique à Roubaix  ?

Il existe une douzaine de paroisses évangéliques sur Roubaix qui rassemblent, en moyenne, une quarantaine de personnes. On recense parmi elles plusieurs paroisses dites ethniques qui regroupent des membres issus du même pays ou partageant la même langue. En ce qui nous concerne, l’église évangélique baptiste de Roubaix, est une paroisse autochtone qui rassemble à peu près 120 membres, ce qui en fait la plus grande communauté évangélique de la ville.

Qu’est-ce-qui fonde la notoriété du mouvement évangélique  ?

Le mouvement évangélique gagne en visibilité en France et dans le monde. Nous n’attendons pas que les gens viennent vers nous mais nous avons comme mission de nous tourner vers eux pour les inviter à nous rejoindre. Nous sommes encouragés à faire connaître notre foi. Lors des cultes, organisés le dimanche matin, ou lors de concerts ou de conférences que nous organisons, nous laissons une place importante aux témoignages. Les fidèles prennent eux-mêmes la parole pour raconter comment ils ont trouvé dans la foi une réponse à ces problèmes quotidiens. Ce discours doit être accessible, authentique et il fonde notre communauté plus que la tradition ou la liturgie.

Roubaix est-il un terrain de recrutement important pour vous ?

Depuis mon arrivée, notre paroisse est passée de 90 à 120 membres baptisés. Nous accueillons 5 à 6 nouveaux convertis tous les ans. D’autres personnes passent par la paroisse pour vivre une expérience évangélique momentanée. En réalité, Roubaix n’est pas un terrain facile. La population, dont la composante maghrébine est importante, adopte un comportement plutôt communautaire. Une amitié, une connaissance peut nous permettre d’intégrer des cercles. Néanmoins, 20 à 25% de notre communauté est issue du monde maghrébin. Aujourd’hui, l’essoufflement de notre société matérialiste se ressent partout. Cela crée
un besoin de spiritualité généralisée qui ne se ressent pas seulement dans les quartiers populaires. Selon le CNEF (conseil national des évangéliques de France), il s’ouvre une église évangélique tous les deux jours en France.

Propos recueillis par Caroline Behague


 

 

 

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